les mots sillons

les mots sillons

10. 1987, Un week end parmi tant d'autres

Les saisons passent, le restaurant ne désemplit pas et, du vendredi soir au lundi matin, notre liberté est trop lourde à porter. Je m’échappe de plus en plus souvent de l’effervescence de cette trop grande maison où il y a toujours trop de monde. Des petites fugues en apparence anodines, mais qui, plus tard, m’entraîneront très loin d’ici et trop loin de moi.

 

Maintenant autonome, je peux participer aux manifestations villageoises. Elles sont souvent organisées le dimanche qui est aussi un jour de forte activité dans l’entreprise familiale. Nos parents nous donnent un peu d’argent de poche pour aller profiter, seuls, de l’événement. Daniel, Céline et Gabriel, une fratrie écartelée, trois solitaires qui se laissent porter par les badauds venus pour l’occasion. Je papillonne de-ci de-là, sans jamais savoir où sont mon frère ou ma sœur. Peut-être se sont-ils fait offrir un sandwich par un oncle bienveillant, une partie de pêche à la ligne par notre grand cousin souvent présent, ou dilapident-ils leur argent dans une centaine de grammes de bonbons qu’ils avaleront en quelques minutes.

 

Nos longues journées d’indépendance riment avec errance. La porte est ouverte aux créativités toujours très amusantes, mais souvent interdites voire dangereuses. Est-ce de la témérité ? De l’audace ? Ou de l’inconscience ? Je ne saurais le dire, mais dès qu’ils en ont l’opportunité, mes aînés se livrent à des jeux dans une nature qui leur ouvre les bras. Grimper le long d’une cascade à l’aide d’une vieille corde usée, fumer en cachette, chaparder des boissons au bar, casser les vitres d’une vieille maison afin de s’y introduire, jouer dans un vieux bus en ruine. En fin d’après-midi, quand les copains se doivent de rentrer à la maison à l’heure dite, eux cherchent d’autres complices pour leurs escapades. Quand ils rentrent à la maison de la paille dans les cheveux, les genoux écorchés et le tee-shirt déchiré, ils me racontent leurs aventures tout en mangeant les restes du banquet de midi, ma foi bien appétissants ! Mais ce n’est qu’une fois dans nos lits respectifs qu’ils me donnent les détails croustillants de leurs imprudences. Tout en se coupant la parole, ils rient nerveusement, la peur au ventre qu’un adulte vienne encore les réprimander. Je les écoute, à la fois admiratif et étonné de leur aplomb, tout en faisant mes petits commentaires : «  Non ! » « Vous êtes fou ! » « Et pis ? » « Vous vous êtes pas fait choper ? ».

Parfois, je partage un moment de jeux avec eux. Mais souvent, mon inattention habituelle invente une fin dramatique à nos insouciances. Comme cette fois où j’ai pris mon frère pour un cheval. Tous les deux sur le canapé, moi à califourchon sur lui, le rodéo avait commencé. Sous les applaudissements de ma sœur, je me suis vu éjecter de mon grand frère contre le coin de la table. J’ai ouvert mes yeux au bout de longues minutes, dans les bras de mon père paniqué tentant de stopper le saignement provenant de ma tempe gauche. La petite cicatrice qui y naîtra nous fera souvent narrer ce moment dramatique en anecdote comique.

Ainsi, notre enfance et adolescence sont ponctuées d’activités expérimentales, dont la limite nous est donnée par la mesure de l’accident, de l’impact des conséquences ou de l’autorité paternelle.

 

D’année en année, je m’efforce d’entrer dans le grand voyage de mon existence. Mais malgré une enfance sans soucis apparents, un vide se créé en moi. Comme un petit trou dans ma tête ou dans mon cœur, je ne sais pas. Quelque chose d’indéfinissable qui fabrique un manque ou une absence. Quoi ? Pourquoi ? Comment ? Je ne peux y répondre.

Mais c’est là, au fond de moi. Et il me faut apprendre à vivre avec ce morceau de rien comme on s’efforce à vivre avec une seule main. Ça ne change pas la vie mais c’est handicapant. Je n’en parle pas, que dire ? Une main en moins ça se voit. Les proches s’interrogent, plaignent, soignent, demandent si ça fait mal. Mais un vide en-dedans, un bout de néant dont sur lequel on ne peut mettre un vrai mot, ça ne se voit pas, ça ne s’exprime pas. C’est là. On s’habitue, c’est tout.

 

Et, un jour :

«Ça va, Gabriel ? »

« Ça va, merci ! » 

 

Comment dire :

« Ça va pas trop mal, sauf que j’ai un truc en-dedans qui tourne pas rond. Comme un vide qui parfois ne me rend pas bien. Je le sens s'agrandir, et qui prend trop de place en moi. Tu aurais un truc pour le combler ? »

 

A moins d’être précoce et d’avoir fait des études de psy avant l’âge de huit ans, c’est une chose qui n’est même pas imaginable. Même, sans parler d’intelligence hyper développée, si on pouvait juste répondre : « Bof ! » ce ne serait déjà pas mal, non ?

 

Alors, je continue mon bonhomme de chemin en m’efforçant d’oublier ce vide, de faire comme s’il n’existait pas, comme si je traversais le désert avec un pneu crevé mais sans roue de secours. La voiture s’embourbe petit à petit. Il ne faut pas s’arrêter et avancer, même si elle peine. Dans un cas pareil, le mieux est de se dire que le moteur fonctionne, qu'il y a encore un reste d'eau, que ce soir il fera plus frais et que c’est déjà pas mal. Alors, je poursuis ma route, sans voir que la voiture roule de plus en plus lentement, de plus en plus difficilement, jusqu’à s’arrêter, peut-être…

 

Le village est à présent derrière moi. Même s’il n’est plus dans mon champ de vision, la présence humaine n'est pas très loin...Suite



15/05/2012
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