les mots sillons

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1.Gabriel

 

Ce matin, mes yeux s’ouvrent sur le cataclysme de ma vie. Comme si, après un long coma suite à un bombardement massif, je retournais vers ma maison que je découvrais entièrement détruite. Allongé dans mon lit, telle une momie, je me rappelle cette guerre avec moi-même déclarée en décembre 2001. Je suis capable d’en relater tous les détails. Mais, si j’essaye de me projeter vers l’avenir, je n’y vois qu’un trou noir sans fond. Demain est une galaxie sans étoiles où je fais une chute infinie.

 

Le soleil force le passage au travers du volet. Il me donne cette agréable sensation qu’aujourd’hui, et pour la première fois depuis longtemps, ses rayons tièdes et apaisants m’appartiendront à moi aussi. Tout comme mon esprit qui ne fait qu’un avec mon corps. Mes sens répondent aux ordres de mon cerveau avec une précision, pour moi, peu commune. Mais le plus dure est de contrôler mes pensées. Il me faut effacer ces images, et ces voix qui me hantent et me mènent sur des chemins mystiques et incoercibles. Je ferme mes paupières pour y voir plus clair à l’intérieur. Mon cœur bat, mes mains deviennent moites. J’ai une peur terrible de revoir mes fantômes qui s’immiscent dans ma vie et dans ma tête pour faire de moi un être dérangé et dérangeant. Avec obsession, je cherche les faiseurs de troubles et les manipulateurs. Je scrute les moindres recoins pour y trouver les faussaires et tous les diables qui m’ont mené à ma perte.

 

Comme un funambule en équilibre au-dessus du vide, je me lève dans la pénombre de ma chambre. Engourdi par les médicaments et par mon séjour récent à l’hôpital, je tente de redresser mes épaules dont les os se devinent à travers le tissu de mon vieux tee-shirt. Croisant le reflet de mon visage dans le miroir, je me demande depuis combien de temps je ne me suis pas regardé ? Je suis à des années lumières de ce petit garçon insouciant et rieur au regard bleu et plein de vie. Mes vingt huit années sont désormais gravées sur mon visage comme autant de rides sur la peau d’un vieillard. Je n’ai décidément pas l’allure d’un jeune homme à peine trentenaire. La peur est peinte dans mes yeux écarquillés d’un gris pâle. La souffrance s’inscrit sur mes joues creusées. Ma tristesse, gardée secrète, se soupçonne à peine sur mes lèvres fines et pincées qui n’ont jamais su parler. Pourtant, je n’émets aucun jugement à l’égard de ce bonhomme dans la glace. Je connais trop bien le drame de sa vie, je ne lui en veux pas, c’est comme ça.

 

A l’écoute des sons provenant de la pièce principale, je sais que la journée est déjà bien entamée. Dans le flot de leurs occupations, mes parents prennent soin de ne pas me réveiller. Ils savent que, pour moi, la lune prend plus de place que le soleil.

Avec les gestes hésitants de celui qui n’est chez lui nulle part, j’arpente les quelques mètres carré de mon antre. Une pièce transmise d’oncles en neveux, au coin de l’immense bâtiment, un véritable patrimoine familiale. Quatre murs, abîmés par le temps, que mon grand frère a tagué pour remplacer la tapisserie déchirée. Sur le lavabo émaillé blanc surmonté d’un miroir sans fioritures, vestige de l’hôtel tenu naguère par mes grands-parents, sont posés négligemment ma brosse à dent et mon savon. Et puis il y a un bureau, rouge et blanc, moderne, destiné à poser crânement dans la chambre multicolore de Daniel. Une fois parti, il me l’a légué. Mais le contreplaqué fait la tête devant la tapisserie grise et sur le lino défraîchi. Il ressemble au musée de ma vie avec tous ces objets anachroniques qui se côtoient. Des livres datant du lycée, des médailles gagnées au ski alors que j’avais une dizaine d’années, une paire de jumelles borgne et une gourde cabossée, ma correspondance avec Charline éparpillée, des chaussettes trouées, des classeurs comportant des trésors d’informations sur la faune et la flore, un couteau au manche cassé, une paire de peau de phoque accrochée à la vis qui dépasse, et des dizaines de CD allant de mon époque trash à la période classique, en passant par le blues.

 

Et sur le mur, une croix.

Comme moi, cette chambre, est remplie de trop et de pas assez, de tout et de rien. Elle attend d’être restaurée, réaménagée, de revivre…

Cette ambiance oppressante me pousse à sortir de mon repaire, tel un ours de sa grotte, pour me rendre dans la clarté éblouissante d’un nouveau jour sans fin.

 

Planté comme un arbre sans racines au milieu des odeurs de côtelettes grillées et de gratin, je bois un café en regardant la montagne. J’ai toujours eu une profonde admiration pour cette grande dame qui, elle, ne fait pas son âge. Comme une cathédrale, elle se laisse visiter et admirer, mais malheur à celui qui la profane. Mes yeux se baissent sur l’agitation peu commune du village. Je regarde tous ces gens qui courent pour accueillir le tour de France dans quelques jours.

 

J’observe ces hommes, ces femmes, ces enfants, qui ont une vie, un amour, une maison, une utilité dans la société. Ils savent ce qu’ils font là, pourquoi ils se lèvent le matin, ce qu’ils ont à gagner ou à perdre. Et quand ils se couchent le soir, ils sont fatigués, d’une vraie fatigue d’existence remplie et partagée. Un repos mérité d’avoir été utile et nécessaire. Moi, seule ma tête m’épuise. Toute mon énergie est employée à la maîtrise de mon être. Quand je fais preuve de clairvoyance, je lutte pour ne pas tomber dans la folie et quand cette dernière s’empare de moi, la bagarre consiste à cacher mes troubles car je ne suis pas fou. Non, je ne suis pas fou ! S’il vous plaît, croyez-moi ! Entendez-moi ! Comprenez que je ne suis pas fou ! J’ai mal à ma vie… Je détourne mes larmes en m’imaginant au milieu de ce joyeux chamboulement. Je me vois là, avec les uns et les autres, monter une estrade, planter un clou, peindre des banderoles en m’esclaffant sur les éclaboussures causée par nos maladresses innocentes. J’aimerais être comme eux, là bas, qui charrient un copain, le visage rouge de sueur. Tout à l’heure, ils iront boire une bonne bière pour se féliciter du travail accompli, riant, le visage baigné d’un ciel sans nuage.

 

L’incessante agitation de l’extérieur me donne soudain le vertige. J’ai la nausée à l’évocation de tous mes désirs avortés. Je suis comme dans un labyrinthe que je me serais construit sur une planète aussi ronde que la terre. Je cherche l’issue en luttant contre mes démons qui apparaissent derrière chaque mur. Quand je crois avoir trouvé la sortie, je me rends compte alors que je suis revenu au point de départ. C’en est trop pour un seul homme.

 

Le regard fixe, je suis face à la porte donnant dans le couloir des chambres. Une porte, peut-être l’issue de mon labyrinthe…Mais malgré ma volonté elle ne s’ouvre pas. OUVRE-TOI ! Ouvre-la, petite sœur ! Tu sortirais de ta chambre les yeux encore bouffis de sommeil, dans ce tee-shirt qui t’arrivait au genou il n’y a pas si longtemps, tes chaussons rasant paresseusement le sol. Je viendrais te quémander un bisou avant de me resservir un café, parfait alibi pour prolonger l’instant près de ta sérénité.

 

Mais seule l’absence vient à moi.

 

 Écroulé dans le fauteuil, la tête entre les mains, j’essaye de trouver un sens logique à cet événement dont je ne peux prendre pleinement conscience... Suite

 

 

 



15/05/2012
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