les mots sillons

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2. Commencer la journée...

 

Écroulé dans le fauteuil, la tête entre les mains, j’essaye de trouver un sens logique à cet événement dont je ne peux prendre pleinement conscience. Une vague de tristesse me tombe dessus comme des nuages noirs avant une tempête. Je me laisse aller, recroquevillé, la tête enfouie dans mes bras, me berçant d’avant en arrière, pour trouver un semblant de sécurité à mon angoisse.

 

Ma mère entre dans la cuisine en fredonnant et m’interpelle en continuant de s'affairer :

- Gabriel, vas te laver !

Mes parents essayent eux aussi de trouver un sens logique à mon histoire. Une histoire qui aurait pu continuer son bonhomme de chemin : les études, une petite amie, un métier, un bébé… avec ses petits soucis d’argent, de coups de gueule, de téléphone portable perdu, de PC bogué, de disputes… Mais pour moi, tout s’est arrêté le jour où j’ai pris le mauvais chemin pour sortir de mon imperméabilité au monde. Et maintenant, me sauver de mon univers préfabriqué est aussi difficile que de faire sortir un saint-bernard par une chatière

- Gabriel ! 

Ma mère me sort une nouvelle fois de ma bulle

- Vas te laver ! 

J’obéis docilement en espérant que la douche me débarrasse de ces infectes parasites qui grouillent dans ma tête et dans mon sang. Mais, comme si on arrosait une marguerite dans le désert, l’eau glisse sur moi en me donnant une brève illusion de bien-être. Une fois de plus, ce n’est qu’un faux espoir d’échapper à ma cellule, une prison dont je suis le propre geôlier.

Comme hypnotisé par l’eau qui ruisselle dans le siphon, je me devine petite gouttelette qui se laisse porter par les autres petites gouttelettes dans le dédale de la tuyauterie. Descendre en bas, tout en bas, là où le feu de l’enfer crache son vomi pour nous étreindre et nous éteindre tous autant que nous sommes. Petite gouttelette ! Petit vermisseau oui ! Un rien, une merde, un pauvre pêcheur qui n’a que la mort comme rédemption… STOP ! NON ! Je ne veux plus de ces images qui m’assaillent comme autant de cauchemars éveillés. L’eau me tombe dessus comme une pluie de grêlons. J’ai froid. Ma main écrase le mitigeur, met fin au jet qui me frappe comme pour arrêter le délire qui me perturbe, encore une fois. Il doit être à peine onze heures du matin et je suis déjà abattu. Trouvant un peignoir sans appartenance, mes gestes lents essayent lourdement d’envelopper ce corps sans tête.

 

- Bonjour Gabriel ! 

Mon père fait une pause dans sa routine. Tout comme ma mère, il essaye, par des mots qui ont fait leur preuve, de me garder dans le mouvement d’une journée normale. T’as raison papa, il faut la commencer cette journée et bonjour était un parfait début. Un mot clair, simple, sans détour. Un mot que je comprends, comme toutes ces phrases que l’on connaît dès la naissance. Ils sont là, gardien de notre civilité. Garants de la réussite en matière d’approche. Bonjour, bonsoir, demain ils annoncent la pluie, vas te laver, et tant d’autres piliers sans réponse possible afin d’interpeller l’autre sans prendre de risque.

 

Car si l’on ose un « comment ça va ? », alors il y a deux réponses possible. Il y a le « ça va, merci !» que l’on répond si le formatage éducatif de la petite enfance est une réussite. Apprentissage précoce de la création d’une vitrine sans tâche, du célèbre adage « je vais bien, tout va bien », dans le but unique de se faire accepter par nos paires. Qui n’a jamais entendu : « Si tu pleures, maman sera très triste... Tu veux que maman soit triste ? ». Et ben non, je ne veux pas que maman soit triste. Je ne veux pas être coupable de sa peine ! Alors : « ça va, merci ! ». Néanmoins, si l’on a répondu cette dernière phrase, c’est que l’on nous a faussement interrogé. Ce « comment ça va » ne s’inquiète en rien de notre état. Il est dit comme un tic verbal prononcé par habitude. Un comment ça va de bienséance. Un code de bonne conduite qui n’est autre qu’un permis de sociabilité. Il y a aussi une deuxième alternative : « je ne vais pas bien ». Réponse aux mille couleurs, de l’humeur légèrement lasse à l’état complètement déprimé. Réplique rendue à une vraie interrogation. Un « comment vas-tu ? » sincère qui attend une vraie réaction sans culpabilité. Si rare…

 

Donc, pour moi, l’interpellation de mon père au fond du couloir est un parfait petit coup de pied au cul pour me lancer dans une journée dont je ne vois pas la nécessité.

 

Après avoir lancé avec beaucoup moins de conviction un « ‘jour pa’ », je me faufile dans ma chambre comme une bête traquée...Suite



15/05/2012
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