les mots sillons

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4. Décision

Nous nous quittons sans aucune autre parole. Mon père s’en va vers son devoir professionnel. Moi, je regagne ma chambre comme on retourne à la case départ. Je reste là, les yeux dans le grand vide de mon existence. Comment pourrais-je retourner sur la planète du commun des mortels ? J’aurais aimé ne pas avoir conscience de mes faiblesses. Mais je connais ma vérité. Il faut m’y résigner et la subir en permanence. La regarder en face. La combattre est peine perdue.

 

J’ouvre la bible au hasard, en espérant que Dieu me fasse un signe. Ça peut paraître loufoque, mais je suis comme au cœur de la jungle, sur des chemins aussi tortueux les uns que les autres. Depuis des jours, des mois, des années, je trébuche, me cogne, me perd, luttant contre les ombres de ma nuit. Je marche sans jamais trouver la bonne direction. Alors, je me dis que la seule façon de trouver ma route est d’avoir une vue du ciel.

 

Les livres spirituels, les évangiles, sont mes cartes et Dieu ma boussole. Le petit Van, ce jeune Vietnamien qui a mis tout son espoir dans la foi, avait bien réussi ! Mais lui savait que ce Dieu est Amour, empreint de bonté et de pardon. La jeune religieuse avec qui je parle régulièrement, me le répète sans cesse. Alors, pourquoi je ne vois en ce créateur qu’une force puissante et dominatrice qui puni les faibles et donne des leçons aux rebelles ?

 

Je suis englué dans l’amalgame d’une croyance à la fois inculquée dans mon enfance, mystifiée par mes délires et acquise par mon expérience de vie. Abattu par tant de questionnements, je fais diversion en regardant mes chaussures de montagne. Un objet plus terre-à-terre certes, mais rempli de sens et de concret. Aussi usées que moi, elles m’attendent pour une randonnée que je n’ai plus la force de faire. A travers elles, je me souviens de mes courses en montagne, la caillasse sous mes pieds solides et confiants, les fleurs, aussi belles que rares, accrochées à la falaise, se protégeant des pillards. L’eau de ma gourde avait ce goût unique de la rareté. Le chamois traversait le chemin, fier de sa liberté provisoire. La solitude de l’altitude était pénétrée par le vent et le vol majestueux des oiseaux. Toute la nature unie autour de moi, sur une terre où l’on fait corps avec l’univers tout entier.

 

Là-haut, là où l’être humain retourne à sa condition de tout petit face aux éléments, je suis moi-même. Certes avec mes doutes, mais avec la conviction d’être accompagné par une force qui dépasse tout ce que l’on peut inventer. Le chemin goudronné par l’homme ne procure pas autant de plaisir à la marche que le chemin naturellement rocailleux. La communication informatique avec la terre entière ne peut se substituer à la qualité de communion avec la vie, dans la plénitude du silence montagnard. La télévision qui regorge de pouvoir, de gloire et d’argent, est un amusement dérisoire face à la magnificence des reliefs s’accrochant au ciel pour mieux en tirer l’essence divine. Dans la vallée, la peur érige des murs. Le manque d’audace laisse les volets fermés. Les vérités, aux frontières, sont bien gardées. Sur les sommets, plus rien n’existe que la force d’être face à soi-même, la volonté d’avancer et la sagesse d’accepter.

 

Avec les gestes lents et précis du condamné, j’enfile mes vieux godillots. Je met ma polaire bleue sans manche et me couvre de ma casquette dont la visière est plus utile à me protéger des autres que du soleil. Quelque chose me dit qu’il est temps de partir. Et cette fois, ce ne sont pas les voix qui me guident. C’est mon être profond. C’est mon cœur malade. J’ai besoin d’aller chercher ailleurs ce que je ne trouve pas ici. Ce qui n’existe ni dans les mots pansements, ni dans la foule compatissante, ni dans l’attente assassine. Il faut que je retrouve ce qui m’a été donné durant dix sept années de vie, puis arraché contre mon gré.

 

J’attrape mon sac pour y engouffrer la bible et le livre du Père Marie Michel sur la vie de Marcel Van. Rien d’autre ne me servira à assouvir ma faim d’absolu, ma soif d’amour, ce que j’ai rarement trouvé chez les hommes. Petit garçon, qui me recherchait quand je disparaissais de longues heures ? Qui protégeait mes journées devenues vagabondage sans but ni repère ? Je n’ai rien, je ne suis rien. Je ne m’aime pas, qui m’aime ? Pourquoi m’aimer ? Je suis l’éléphant, le lion ou la panthère retiré de son milieu naturel pour aller faire le cirque devant un public à la fois amusé et pris de pitié. Je tourne en rond au bout de ma corde avant de retourner dans ma cage. C’est trop tard. On ne peut plus rien pour toi mon vieux. Tu ne sais plus vivre en liberté. Comme en laisse, tu as besoin de médicaments pour être guidé. Les autres sont là pour te nourrir. Si on te relâche, tu meurs. 

 

« Je suis au carmel ». De mon écriture maladroite, j’informe à qui voudra bien entendre, la direction que je prends.

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15/05/2012
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