les mots sillons

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9. D'un monde à l'autre

Je remontais dans ma mémoire jusqu’à l’enfance

Pour y retrouver le sentiment d’une protection souveraine.

Il n’est point de protection pour les hommes,

Une fois homme on vous laisse aller.

 

Antoine de Saint-Exupéry

 

 

Et une fois encore, je me suis abandonné sur les marches du petit oratoire, regardant le diaporama de mon enfance. Mon énergie ne m’a pas quitté, je me lève de tout mon grand corps charpenté et, pour la dernière fois, tourne le dos au village. Je traverse le champ en me moquant gentiment du légendaire regard ahuri des vaches. Leur douce hébétude et leur tempérament imperturbable me font presque envie. Je jalouse leur conviction d’être là, à ruminer le jour et donner leur lait le soir, sans se poser d’autres questions existentielles et encombrantes, sans en vouloir à la terre entière d’être dans ce pré et pas dans un autre.

 

Immobile, les pieds ancrés à cette terre, jambes écartées, je tends les mains vers le paysage qui s’élève devant moi. Dans cette immensité, je créé ma musique, celle que je voulais composer et jouer en choisissant moi-même les notes et le rythme, les pauses et les codas, quand j’en avais encore les moyens. J’imagine la partition face à moi, la fais interpréter aux herbes folles comme autant de petites flûtes traversières élevant leur timbre mat. Les jeunes arbres ploient à la manière de belles harpes, leurs cordes vibrent et ondulent vers le ciel. Les notes se poursuivent, essayant vainement de se joindre les unes aux autres. Les grands sapins sombres disputent les notes vagabondes de leur archer, faisant résonner leurs cordes basses, tel un père autoritaire. Sur l’autre versant, mille conifères s’improvisent en violons pour prendre leur défense. De toute part, la mélodie tressaille, virevolte, pour ne faire qu’un seul chœur avec harpes et flûtes. La montagne éclate alors de ses percussions, la vie est là, elle retentit et palpite, comme ce 11 juin 1989, le jour de ma vraie naissance.

 

Je souris dans le vent qui ébouriffe mes cheveux broussailleux. Je ne me suis jamais senti autant à ma place que maintenant. J’avance droit devant moi sans aucune hésitation, faisant le premier et dernier vrai choix de ma vie. Je fais un bras d’honneur à ces intellectuels qui m’indignent de leur vulgarité emballée dans une jolie phrase bien propre. Je crache à la figure des biens pensants qui humilient, par des insultes déguisées en gentilles railleries, l’homme simple et sans instruction. J’abandonne les trop longs repas où la force de voix est plus importante que la force de raconter ce qui nous est vrai et profond. Ça braille, ça piaille, ça refait un monde assis sur une chaise, ça mange et ça boit, ça parle de l’un qui n’est pas assez et de l’autre qui est trop, ça invente des vérités, ça fabrique des tabous, ça m’emmerde et ça me tue.

 

Je vous laisse, vous qui n’entendez pas mon silence meurtri. Je suis devenu le simple d’esprit, celui qu’on aime bien, qui ne fait pas de mal. Celui qui connaît tout le monde et que tout le monde connaît par le seul fait d’avoir cette particularité qui amène la pitié.

 

J'atteins le petit chemin qui longe le bois. A ma gauche, la vallée, lumineuse avec ses routes et ses chemins qui indiquent la voie. A ma droite, la forêt, noire, dense, envahie de buissons, de troncs arrachés, sans horizon possible. Comme un funambule, je marche en essayant de comprendre ce qui m’a fait basculer d’un monde à l’autre. Je marche, et sort du sentier battu…

 

1987, un week-end parmi tant d’autres

Les saisons passent, le restaurant ne désemplit pas et, du vendredi soir au lundi matin, notre liberté est trop lourde à porter...Suite



15/05/2012
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