les mots sillons

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Et si c'était nous ? 2/3

 

Bien que le repas ait été préparé avec soin, Monsieur et Madame Chemain mangent dans un silence ponctué de banalités. Mais, cette fois, ces phrases dites naguère avec habitude et légèreté, prennent un tout autre sens. "Tu as vu comme le fils de Sophie a grandi ?" "J'ai l'impression que ma vue a encore baissée" "reprend de la , on ne va pas laisser ça !" et tant d'autres petits piliers qui prennent aujourd'hui des allures de monuments commémoratifs devant l'incertitude de l'avenir. Cette incertitude c'est Madame Chemain qui aura le courage de l'identifier en glissant presque trop normalement : "monsieur Cailleu m'a dit qu'il n'en n'avait jamais vu de si grands, lui qui possède des machines industrielles !!" Mais son mari, la gorge nouée, ne peut que hausser les épaules devant l'objectivité de sa femme. Lui n'a pas encore osé prendre la route nationale pour confirmer les dires des journaux. Il voit, sans vraiment regarder, les volets clos des maisons vendues pour une bouchée de pain à l'état. Il entend sans écouter les derniers récalcitrants hurler leur colère. Il sait, sans vraiment réaliser l'urgence qui avance à la frontière de sa petite ville.

Parce que regarder, écouter, réaliser c'est accepter... et ça, Monsieur Chemain ne le peut pas. Ne croyez pas qu'il y mette de la mauvaise volonté. N'allez pas crier que Monsieur Chemain est un poltron ! N'imaginez pas qu'il puisse manquer de jugement et de critique à l'égard de l'évènement à venir ! Monsieur Chemain n'a juste rien d'autre que sa femme, son chez lui et son jardin. Il y a œuvré, travaillé sans jamais demander quoi que se soit à personne. Il n'a pas fait la guerre, soit, mais il a fait, à sa manière, un morceau de paix. Alors, dans sa tête, dans ses tripes, dans tout ce qui vit en lui, il ne peut pas accepter qu'on lui enlève ce morceau de paix. 

Le repas se termine aussi calmement qu'il a débuté. En débarrassant la table Madame Chemain tente une nouvelle fois d'ouvrir une brèche dans la muraille que s'est érigée son époux : "Guillaume et sa femme sont prêt à nous accueillir le temps de..." erreur. Au lieu d'apaiser son mari en lui offrant une solution, madame Chemain le pique dans son orgueil : "le temps de rien ! Nous n'irons pas demander l’aumône à notre fils" et, comme pour détourner le problème :"j'appelle les Pretin pour le repas de demain soir..."

Après s'être éclipsé un instant, Monsieur Chemain revient s'assoir près de sa femme sur le canapé d'angle tout neuf pour l'informer, sur un ton las, que les Pretin ne pourront pas venir demain : ils préparent leur déménagement. "Jean Phi m'a dit qu'il préférait partir maintenant pour ne pas voir ce qui se prépare, et tirer quelques sous de sa maison pendant qu'il en est encore temps".

Un voile morose tombe sur Monsieur et Madame Chemain qui ne peuvent détacher leurs yeux de l'écran de télévision éteinte. Ni l'un ni l'autre n'auront le courage de l'allumer et de regarder la tête de David Pujadas impassible, racontant d'une voix neutre le drame qui se joue chez eux. Pour une fois que l'on parle de leur patelin à la télé, c'est pour égrainer un chapelet de villes et villages comme on nomme les noms des hommes graver dans la pierre d'un monument aux morts. 

Lourdement, il se lève et sans un mot prend la main de sa femme qui le suit en se demandant depuis combien de temps ne l'avait-il pas entrainé dans leur lit les doigts enlacés. 

Malgré la tiédeur de la nuit, la fenêtre de la chambre reste fermée faisant barrage aux bruits sourds et entêtants des monstres qui prennent bruyamment du terrain.

 

 Suite



13/05/2012
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