les mots sillons

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Le vieux chêne 3/4

 

"La terre m'a sauvé mais aussi, celle qui a partagé ma vie pendant plus de trente ans. 

 

A force d'aller au trou seul comme un chien j'ai fini par méditer... J'aurais jamais cru que ça m'arrive ça, dit Gilbert dans un sourire ironique. Je crois que j'avais enfin compris que c'était sur mon père que je cognais sans cesse à chaque fois que je tombais sur tout ce qui avait deux jambes et deux bras. A partir de là, je ne suis pas devenu un saint, mais je savais qu'il fallait que je me tienne à l'écart.

 

J'ai tenu bon Louise, ah ouais ! Tellement bon que six mois plus tard j'avais droit à ma première perm'. Une demie journée hors de ses murs... Tu peux pas t'imaginer... C'est sûr que j'étais perdu, sans les matons qui te suivent jusqu'aux toilettes. A peine avais-je mis les pieds hors de cabane que la tête me tournait. Je suis resté planté un long moment sur le trottoir à regarder les passants indifférents à ma première sortie. Comment te dire... j'étais rien, mais là c'était pire. Tous ses braves gens n'y pouvaient rien biensur. Mais cette vie autour de moi était comme une claque et me laissait encore plus orphelin.

 

Mais je n'allais pas retourner dans ma cellule alors que je pouvais enfin toucher l'horizon durant quelques heures. Encore une fois, je me suis éloigné de mes paires en sortant de la ville jusqu'à ce que je trouve un coin tranquille près d'une petite rivière. Ici au moins, je ne ferais pas de grabuge, et puis, je me suis vraiment mis à apprécier le ciel que je n'avais plus vu aussi immense depuis très longtemps, la terre à perte de vue, le vent ! Ah ! le vent, qui se mêle aux feuilles, qui va et vient sans restriction, qui entre et qui ressort, qui carresse... Pour la première fois de ma vie j'avais trouvé un morceau de paix. J'étais loin de retrouver ma liberté, mais j'avais découvert un lieu où je me savais en sécurité. J'y reviendrai. Je vais pas te dire que je suis retourné en prison en chantant la Marseillaise. Ma vie n'avais pas vraiment changée sauf que sur cette putain de terre j'avais un endroit rien qu'à moi. Je me suis fais la promesse d'y revenir.

 

J'y serai retourné rapidement si, quelques jours plus tard, par esprit de sociabilisation, on ne m'avais pas imposé un co-détenu. J'ai pas pu m'empêcher de le regarder de haut et de tester son endurance à l'enfer : ça m'a coûté dix jours de trou en même temps que lui enfermé à côté. On a fini notre séjour au mitard en tapant contre le mur mitoyen pour tenter de causer un peu. En sortant, on réclamait au gardien qu'il nous remette dans la même cellule. Ouais, on a beau jouer au dur, c'était bon de causer, surtout que je n'aurais pas de perm' avant longtemps a cause de cette foutue histoire. Mais bon, je m'étais fais un pote...

 

Avec lui j'ai retrouvé un peu d'humanité, mais fallait pas trop m'en demander, ça nous arrivait de nous taper sur la gueule de temps en temps pour une cigarette ou même pour rien.. Parfois, lors des longues soirées, il me racontait la vie du dehors à travers les yeux de sa soeur qui venait le voir toutes les semaines. Quand il partait au parloir, je l'attendais avec impatience qu'il me donne les nouvelles de l'extérieur. J'avais l'impression d'avoir une visite, ça m'apaisait et me tenait tranquille. Ce qui me vallu une deuxième permission. 

 

- Vous êtes retourné près de la rivière ? Cette fois Louise ne regarde ni son fils ni son mari, mais n'a d'attention que pour son beau père qui se livre à elle avec humilité.

 

- Oh que oui, et, crois moi, je n'ai pas traîné la semelle à regarder avec envie l'activité des autres. J'ai pris une bouffé de cet air qui m'était si rare, j'ai allumé une cigarette en bombant le torse et, l'air de rien,  je donnais enfin un but à mes pas. Quand je suis arrivé sur mon bout de terre je me suis reposé en rêvant une vie à l'image de cette sérénité. A l'époque où je traînais mon infortune dans les rues il devait y avoir encore un esprit de survie en moi car j'avais mis les fruits du vieux chêne à l'abri de la lumière dans un peu de terre humide que j'entretenais précieusement. Je ne sais pas pourquoi, je savais qu'un jour je les planterai quelque part. Ce jour était venu. Tu m'aurais vu, faire les voyages entre rivière et ma plantation, une goulée d'eau dans le creux des mains pour arroser une poignée de glands datant de quinze années en arrière !

 

Nous étions au début du printemps, la terre était suffisamment humide grâce au cours d'eau : peut-être qu'un des glands germerait ! Je n'étais pas superstitieux mais j'espérais vraiment en cette pousse, comme si elle changerait ma vie...

 

 

Suite et fin



13/05/2012
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