les mots sillons

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Tirs dans la nuit 2/3

 

Deux tranches de jambon sous plastique, une baguette de pain industriel, un Camembert AOC et quelques canettes de bière remplissent son panier aux couleurs du marché Hyper. Il se dépêche. Comme tout ces gens qui l'entourent, il ne veut pas rester dans cette boîte aux lumières blafardes où l'humain est conditionné à la manière des poules élevées en batteries. Chacun cours vers le produit convoité, cours vers la caisse, cours vers la voiture, cours vers la maison, cours ranger les produits tant convoité, cours devant la télé, cours acheté le produit vu à la télé, cours sans regarder, cours sans parler, cours sans se regarder, cours cours cours cours... Comme ensorcelé sur le chemin que Mr Marketing lui a tracé, Laurent s'avance instinctivement vers une caisse sans fil d'attente, sans bruit, sans caissière. Une machine l'attend, il y place ses produits comme indiqué "ci-dessus", attend, reçoit son ticket, paye avec sa carte et son code, récupère ses produits, sans attendre, sans être déranger, sans parler, le regard hagard sur un écran bien poli qui dit bien merci. 

 

Les portes automatiques s'ouvrent sur l'oxygène qu'il prend par bouffée avant d'allumer une cigarette. Durant le petit trajet du retour à son appartement, son sac en plastique à bout de bras, Laurent pense : Plus besoin d'arrêter le passant pour demander sa route, plus la peine de se déplacer pour souhaiter un anniversaire, le cerveau du formateur est remplacé par une disque dure, un logiciel rentable, pourquoi n'est-on pas allé boire une bière avec Michel ? Pourquoi se croire dans l'obligation d'aller "se ranger" bien gentiment dans nos petites cases de béton ? Pourquoi faut-il se mettre derrière un écran pour avoir les couilles de parler avec vérité ? Et pourquoi suis-je allé bêtement à cette machine pour payer ma marchandise ? Si j'étais moins con je serais allé à une caisse "normale" où mon attente aurait donné une raison d'être à la jolie caissière... Si j'étais moins con... Une colère intérieure remplace alors les questions qu'il juge stupide. Une révolte qu'il tente malgré tout d'assourdir, à quoi bon ? c'est le monde d'aujourd'hui : une bouffée de gaz carbonique sous papier aseptisé.

 

Le ressentiment écrasé par l'impuissance, Laurent tente d'oublier sa vie pas si moche que ça. Ce soir : cinéma ! Une douche, un pantalon tout juste acheté et sa veste dernier cri, le voilà paré pour sa sortie à lui. Devant le complexe tout neuf aux écrans XXL et son dolbby digital, Laurent s'engouffre avec joie dans la file d'attente, heureux d'y croiser quelques regards, même indifférents. Il souris malgré lui, souffle de bonheur au milieu de la foule humaine et compact qui avance presque trop vite à son goût ! Mais l'instant d'euphorie se termine alors qu'il se trouve dans le grand hall tapissé de velour rouge où règnent des engins de toutes les couleurs, de toutes les formes qui brillent, clignotent, hululent pour vendre billets, pop-corn, boisson, lunettes 3D, bonbons... Tu achètes, tu t'assois, tu te tais.

ET SURTOUT TU FAIS PAS CHIER ! crie Laurent dans son moment d'égarement. Hahurie, il s'apperçois que la foule c'est arrêté, les regards braqués sur lui, comme le haïssant d'avoir enrayé leur itinéraire bien tracé sur les tapis feutrés.

 

A cet instant précis, Laurent ne s'est jamais autant senti un être de chair et de sang. Comme un animal aux abois qui appelle ses congénères depuis sa solitude, il lance un cri aussitôt étouffé par la désillusion. L'étrange impression de se réveiller brutalement après un long, trop long sommeil, le saisi et le paralyse.

 

C'est ainsi que, sans réfléchir, il sort du cinéma, se met à courir comme un effréné par les rues, rentre chez lui pour attraper sans réfléchir la carabine de chasse.

  

Suite



04/11/2012
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