les mots sillons

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1. Entre chien et loup

 

 "Il est d’étranges soirs où les fleurs ont une âme"

 

Albert Samain

 

 

Le ciel prend le pelage des félins chartreux pour se fondre avec la montagne. Comme pour se révolter contre l’autorité du soir, la brise chahute la végétation, mais se résigne vite pour donner la parole au silence. Sur la crête, le soleil caresse la pierre encore gorgée de cette journée d’été. Mes yeux ne peuvent quitter les rayons jaunes se découpant parfaitement dans l’azur qui m'offre une palette du bleu clair au marine dégradé d’ouest en est. Un panorama que je n'authentifierais pas si je le voyais sur une toile : « l’homme n’a décidément rien inventé » me dis-je dans un sourire ironique. 

 

Même La Bible, que je garde précieusement dans mon sac à dos, ne décrira jamais cette force sacrée peinte par le divin. J’aimerais ouvrir une page à méditer, mais elle me rappelle sans cesse ma petitesse d’homme de si peu de foi. Elle m’écrase du fardeau de la perfection que je n’atteindrais jamais. Elle me hante de culpabilité face au devoir que je n'accomplis pas. Malgré tout, comme par superstition, je garde ce livre Saint contre moi. J’aurais tant aimé vivre ma spiritualité sans le poids de la sentence, sans la pression du jugement. Je n’ai pas su, je n’ai pas pu…

 

A quelques mètres, une maison d’alpage inhabitée serait un parfais refuge pour la nuit, mais je me tourne et continue ma route vers… nulle part. N’ayant pas pris mes médicaments, je sens mon être bancale en proie à la paranoïa. Entre ces quatre murs, je me sentirais pris au piège de mes propres fantômes. Un grognement terrifié, presque animal, sort de mes tripes à la seule pensée de me trouver entre les griffes de l’angoisse, attendant que la nuit veuille bien se retirer. Je secoue la tête à contre rythme de mes pas, prêt à m'échapper droit devant.

 

Je n’ai pas sommeil, je ne veux pas dormir, je veux rester en vie, les yeux écarquillés sur ma voie tracée. Après avoir franchi, de pierre en pierre, le petit torrent qui ruisselle joyeusement, je bifurque sur le chemin de gauche.

 

Dans cette atmosphère fascinante, entre chien et loup, je marche d’un pas lent mais déterminé. Je crois vouloir avancer pour revivre le souvenir d'une vie qui me donnait encore la promesse d'une heureuse destinée. Alors que je serais moi-même surpris de la finalité de mon ascension. (cf itinéraire pointe d'Areu)

 

Je ne ressens ni faim, ni fatigue, mais ma fragilité d’esprit, qui m’habite depuis toujours, est exacerbée par l’arrogance des secondes qui se dérobent derrière moi. C'est comme dans les films d’Indiana Jones que je regardais étant plus jeune, où le héros traversait un pont en courant alors que chaque morceau de bois de la passerelle tombait derrière lui dans le grand canyon. Pareil à cet aventurier qui réalise sa chance de ne pas être encore tombé dans le gouffre, je mesure la valeur d’un seul grain de sable déversé dans le sablier. Dans cette immensité qui referme ces secrets, où chaque mouvement est unique et rare, je me remplis de cet air précieux. Ici, je ne me fais plus peur. Ici, où chaque chose, chaque être, animal ou végétal, a une place définie et utile à l’ordre établi de l’univers, ma solitude et mon errance sont apaisées. Bien que mon corps me fasse mal du manque de tout, mon esprit ne cherche qu’à se blottir dans ce cocon ineffable.

 

 Suite



15/05/2012
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