les mots sillons

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10. Lundi 20 janvier : à la folie

 

Le lendemain, je me lève tout gaillard prendre un bon petit déjeuner. Puis, rapidement, je vais enfiler un jean's, un t-shirt et mon vieux pull sans vraiment faire attention à l'harmonie ou la propreté de mes vêtements, là où je vais, personne n'y fera attention. Après avoir garé ma voiture en haut du col, peu de temps me suffit pour accéder au petit promontoire herbeux face au nid des Gypaètes. Un peu morne, j'apprécie tout de même la pureté de cette ambiance matinale. Elle me donne toujours la sensation d'être le premier homme à fouler la terre avec le même privilège qu'ont les premiers explorateurs. Chaque jours les essences de l'aube sont renouvelées.

 

Je m'installe contre mon sac à dos, en position semi-assise. Avec ma polaire sur les  épaules, des victuailles, mon matériel d'observation et toute ma patience j'attends l'apparition du casseur d'os. Le soleil se lève à peine et, avant que le Gypaète montre le bout de son bec, je profite d'avoir les idées claires pour attraper un bloc de papiers afin d'écrire à Charline.

 

Rencontrée au lycée, j'ai très vite aimé son tempérament calme, renfermant un caractère fort et solide. Grande et fine, avec ses cheveux délibérément désordonnés et son look vestimentaire consciemment désinvolte, elle prône des valeurs de vie qui me plaisent. Par contre, je me demande encore ce qu'elle peut bien aimer en moi, qui, avec mon côté flegmatique et impénétrable, n'attire pas toujours la sympathie. Peut-être aime-t-elle ma sensibilité, ou le fait que je sois loin de ces machos grande gueule. Mon côté bohème et montagnard l'a peut-être séduite. Je sais qu'elle a trouvé en moi quelqu'un avec qui partager les mêmes envies, les mêmes passions. Des projets d'avenir que nous aurions mis à exécution si elle n'avait pas eu l'obligation de me quitter pour sauver sa propre vie.

 

En relisant mon papier maladroitement griffonné, je cherche mon petit sachet congélation. A bout de bras, je ratisse le fond du sac pour ne trouver qu'un vieux bonnet, un reste de pique nique et un sac en plastique vide. J'abandonne ma lettre pour vérifier toutes les poches que je puisse trouver. Putain ! Je l'ai oublié ! C'est pas possible ! je l'avais encore hier soir avec Gégé et Marco ! Comme éjecté de ma place, je me lève pour retourner mon sac à dos et vider son contenu : Un couteau, un petit réchaud, un termos, des chaussettes, un morceau de ficelle, des cartes IGN, mes bouquins sur la faune et la flore... Un tas de merdier ! Mais pas mon matos ! L'ombre d'un planeur silencieux passe au dessus de moi... Merde le Gypaète ! Piétinant mes affaires, je tente de récupérer mon tableau d'observation. Il venait d'où ce con ! Il frôle maintenant la falaise... Il va certainement en direction du nid. Est-ce qu'il avait de la bouffe ? Putain ! Il était à deux doigts de moi et j'ai rien vu ! Les jumelles ! Où sont ces foutues jumelles de merde ! Là, sous la carte dépliée ! Je fais une petite enjambée, me baisse et me jette dessus comme un rugbyman sur son ballon. En me relevant, je tente de garder un œil sur la bête qui a choisi une toute autre direction en  prenant de l'altitude grâce aux courants tourbillonnants contre la falaise. Merde, merde, merde... Les jumelles dans une main, un crayon entre les doigts et la feuille de papier retenue par mon poing contre ma cuisse relevée, j'essaye d'écrire rapidement un truc à peine lisible. En équilibre précaire, je ne peux retenir mon tableau de papier qui s'échappe sous le soupir du vent. Au milieu du désordre, je tente malgré tout de retenir le précieux document rempli de notes importantes. Se sont mes jumelles qui en payent les frais en me glissant des mais. Sous mon regard ahuri, elles partent se fracasser sur les rochers en dessous de mon observatoire. Irrité par mon manque de rigueur, énervé d'avoir bousillé mon matériel, frustré de ne pouvoir calmer mon agitation naissante, je fourre anarchiquement mes affaires dans mon sac sans retenir ma colère.

 

Debout, interdit, presque haletant, je ne sais plus ce que je fais là. J'étais venu faire mon travail et voilà que je deviens fou de rage pour un morceau de résine. Ma grille d'observation est en charpie, mes jumelles ont disparu en bas de la falaise et moi je suis plus en état de rester là, à attendre que l'autre crétin montre le bout de ses rémiges ! Sans plus attendre, je dévale la pente à bout de patience ne pensant qu'à la douille que je vais me faire en arrivant.

 

Finalement je me ferai un stick, je n'ai pas le temps de m'amuser à faire du collage et j'ai besoin de me calmer. Seul dans ma chambre, j'ouvre la fenêtre avant de me laisse aller sur mon lit et fais retomber la pression bouffée après bouffée. Je sais que je n'aurais pas la chance de me faire un bon vieux trip, la fume m'aide seulement à me détendre mais c'est déjà pas mal. J'ai déjà bien assez de délires incontrôlables sans canna' pour m'en rajouter. C'est sûr que j'ai parfois la berlue ! Comme la semaine dernière quand j'ai beuglé après les deux cyclistes alors que Thomas les doublait en voiture. Les pauvres ont failli tomber à la renverse avant même que je m'aperçoive de ma stupidité. Ou lors de cette soirée où nous étions installés à une table de bar avec ma sœur et que je me suis mis debout pour singer un hold-up mimant un revolver à bout de bras tendus. Elle riait jaune en m'intimant de me rasseoir. Ces souvenirs me laissent un goût amer alors que j'écrase avec dégoût mon mégot dans le cendrier plein. Quelque chose m'échappe, je me sens entre deux Gabriel. Je suis comme morcelé entre plusieurs vies sans savoir laquelle est la bonne. Je vais de l'une à l'autre sans aucun contrôle de moi-même et j'ai la frousse de ne pas savoir ce qui m'attend dans la minute qui suit. Vite, je sors de ma chambre comme pour sortir de mes sinistres pensées. Ma mère me sauve la mise en me rappelant que Franck m'attend en fin de journée pour l'aide à l'élaboration de mon mémoire. Ça c'est une bonne idée ! Soulagé, je rassemble mes documents, manuscrits et divers bouquins pour me mettre au travail avant mon rendez-vous. J'ouvre les livres sur la table. Je me cramponne à mon crayon pour ne pas être aspiré dans un ailleurs que je redoute et tente d'aligner quelques phrases sur mon gypaète, la montagne, mes fonctions et les tâches qui m'incombent au sein de l'association.

 

Mais rien ne vient. Mon esprit vagabonde, se raconte des histoires abracadabrantes, passe d'une humeur à l'autre. Je me culpabilise de la mésaventure de ce matin tout en me rassurant que je rattraperai le coup demain et m'éloigne de plus en plus de mon but premier. A l'heure dite, Franck m'attend prêt à remplir sa mission. Je le regarde déplier des cartes et autres dossiers. Je l'entends m'exposer des théories et m'expliquer la structure du texte mais je suis toujours dans l'impossibilité total de me concentrer sur mon travail. Face à l'assurance de mon professeur, je me sens rétrécir et entrer dans un insoutenable malaise. Malgré tout, et grâce à lui, mon gypaète sera analysé  dans un jolie rapport, comme on démontre une formule mathématique. Ce qu'attendent mes professeurs.

 

Ne me demandez pas comment j'ai obtenu le diplôme du BAC. Je ne trouve aucune réponse dans l'immense vide devant lequel je me tiens en équilibre précaire. Un souffle léger me pousse encore à avancer entre la terre ferme et le bord du gouffre. Je fait appel à mes forces psychologiques comme on tire un élastique déjà trop tendu. Je continue d'exister, d'être là, tout en étant comme attiré dans cette bulle qui m'était si réconfortante quand j'étais enfant.

 

Les souvenirs que l'on gardera de moi seront aussi ambivalents que l'instabilité dans laquelle je m'installe : L'homme doux et sensible se cogne au fou imprévisible ; le fêtard tout en excès provoque le marcheur érudit et humble ; celui qui aime à refaire le monde autour de lecture et de musique craint l'être sombre rejetant toute forme de curiosité.

 

De moi on se souviendra de tout, de son contraire, souvent de rien. On m'évoquera avec enthousiasme, amertume ou sourde inquiétude.

 

Gabriel Guimet

 

 

  

 

Partie 3

 En cours d'écriture

 

A bientôt...

 

 

 

 

 

  



15/05/2012
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