les mots sillons

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11. Comme un papillon de nuit

 "Tout ce que je veux fuir c'est moi-même"

Luigi Pirandello

 

Le village est à présent derrière moi. Même s’il n’est plus dans mon champ de vision, la présence humaine n'est pas très loin. Je peux à tout moment rencontrer une personne de ma connaissance et devoir lui servir les politesses d’usage. Dieu que cela m’effraie ! J’ignore où mes pas me mènent et pourquoi. La seule chose dont je suis certain, c’est que je n’ai plus ma place, ni ici, ni ailleurs. Ma vie est bonne pour la casse après avoir eu la malchance de subir un accident sur la route de ma vie. Et je n’en peux plus d’être sur le bas-côté à tenter de remettre mon histoire cabossée dans le fil de l’existence. De temps en temps, une personne s’arrête près de moi, me regarde avec un petit sourire impuissant, et repart sur son chemin, vers son destin. Si je rencontre cette personne-là, à cet instant, avec ce petit sourire désarmé, comment réagirais-je ? Aurais-je la force de tenir un langage conventionnel ? Trouverais-je une fois encore les mots adaptés ? Avec l'angoisse de me voir craquer face à la normalité, je me prépare et répète une version d’échange civilisé dans le rythme de mon pas lourd.

- Bonjour Gabriel !

- Bonjour

- Comment tu vas ?

- Ça va...

- Tu te promènes ?

- Ouais...

- C’est bien...

- …Bon, ben… à bientôt…

- …

 

Surtout ne pas trop parler, éviter les mots qui choquent, qui dérangent et qui me feraient sortir de mes gonds :

- Bonjour Gabriel

- Jour’ !

- Comment tu vas ?

- Mal, très mal, j’en peux plus, je crève à petit feu, tu vois ?

 

- Ah… heu… ben …et tu te promènes pour décompresser ?

- Je m’en vais...je pars... loin, ailleurs. Et plus je m’éloigne, mieux je me sens... c’est comme ça…

- D’accord, alors…heu…ne vas pas trop loin quand même ! (petit sourire impuissant)

 

 

Ces choses-là ne se disent pas, bien sûr. De toute façon, j’en serais bien incapable. Ma psychose m’a enfoncée dans une réserve qui me rend farouche et peu loquace. Comment expliquer ma folie en évitant la peur qu'elle engendre chez l'autre ? Comment utiliser les banalités d'usage sans sombrer dans une sourde colère d'impuissance ? Finalement c'est moi qui sourit gentiment, docilement, à ceux qui veulent bien encore s'arrêter pour faire quelques pas avec moi. Le chemin me mène sur une petite colline d’herbe verte en lisière de forêt, entre la vallée dans l’ombre et la montagne encore ensoleillée. Une maison vide domine ce lieu de paix.

 

Je me souviens y avoir séjourné une ou deux nuits avec mes livres et un chapelet pour seules distractions. Je ne suis pas sûr de n'avoir que de bons souvenirs de cette période. Même si je pensais choisir mes actes, je sais que, déjà, je cherchais à m’éloigner.

 

M’éloigner… Mon regard est alors porté par les derniers rayons du soleil qui chauffent la chaîne montagneuse et l’illuminent de mille feux. Je ne sais pas ce qui se passe dans la tête d’un papillon de nuit quand il est surpris par la luminosité, mais à cet instant précis, je me sens attiré par tout ce qui pourrait pousser ce volatile à se jeter dans la lumière.

 

Avec détermination, je traverse la forêt où se perdrait un promeneur novice. Je coupe le sentier, enjambe les troncs tombés à terre, saute les creux de boue formés par les engins forestiers, écarte le branchage dense qui barre ma route, pour finir ma course sur le chemin naissant vers la montagne. Essoufflé, chancelant, je prend la mesure de ma faiblesse physique. Le corps penché en avant, soutenu par mes mains appuyées sur les genoux, le visage fixé vers ma trajectoire, je récupère un peu de souffle. Je voudrais tant me baigner dans cet or qui éclabousse les rochers. Même si la lune congédie lentement le soleil, je sais que je peux encore y arriver en passant par le raccourci quelques mètres plus haut. Un chemin de traverse peu connu des randonneurs, mais que j’ai souvent parcouru comme tant d’autres passages ignorés des néophytes. Avant de reprendre la route, je porte instinctivement la main au front comme à chaque fois que les voix viennent me hanter. Je me retourne, certain que des personnes me suivent. Mais encore une fois, les mots proférer ne viennent que de moi. Je me taperais la tête contre ce caillou pour arrêter le flot d'immondices qu'elles déversent sur mon compte. Comment est ce possible que l'on puisse penser tant de mal sur moi ? Pourquoi me raille-t-on ainsi ? Tous ces regards malveillants ! Ce n’est pas possible ! Je suis fou ! Non ! Je ne suis pas fou ! Marche ! Marche !

 

Malgré la pente abrupte, je fais crier la caillasse sous mes semelles usées. Les mains croisées dans le dos, les poings serrés, les yeux sur mes chaussures, j’ai mal à la tête et je suis fatigué. Un pas, deux pas, trois pas, ne plus penser. Quatre pas, cinq pas, écoute cette paix. Six pas, sept pas, ne reviens pas en arrière. Huit pas, neuf pas, dix pas, avance. Ça y est, le rythme est pris, mes jambes sont automatisées et mon esprit hypnotisé par la cadence. Comme les bons vieux montagneux, je ne regarde pas le sommet mais garde la tête baissée, concentré à mettre un pied devant l’autre. J'espère que mon silence surprendra un petit animal au milieu des arbres qui bordent le chemin. Mon souffle se fait ample et bruyant alors que j'attaque une nouvelle montée de ce chemin qui ressemble à des marches géantes. Ce sentier fait de pentes raides ponctuées de plats réparateurs s'est presque auto-proclamé Les escaliers de Sommiers.

 

Quand je relève la tête au bout d'un temps indéterminé, j'aperçois les rayons d'un soleil timide à travers le feuillage qui se fait moins abondant. Maintenant, je sais que je ne suis plus très loin de l’alpage, avec son herbe rase et ses grandes gentianes jaunes qui gouvernent. Peut être verrais-je des marmottes ?

 

A cette perspective, mon pas se fait plus pressé. Comme la clarté à la sortie d’un tunnel, je perçois le ciel qui s'ouvre entre les feuilles des arbres qui se raréfient avec l’altitude. Cet échantillon fait bondir mon cœur dans ma poitrine. Une vague de bonheur me traverse de toute part. Je cours autant que le sentier me le permet. Je suis le déserteur qui rentre à la maison, l’assoiffé qui trouve une source. Je sors de l’ombre en état d’euphorie pour m’arrêter enfin devant ce paysage grandiose qui s’étend devant moi. L’éclat de l’astre du jour lui donne une dimension féerique. Je prends encore un peu de hauteur pour apprécier à sa juste valeur cette peinture vivante. Le soleil couchant teinte les parois rocheuses d’un rose rouge flamboyant. Il dessine parfaitement les contours des falaises, faisant ressortir, avec la précision de l’artiste peintre, les aiguilles, les cassures, les failles et les arêtes, dans le bleu du ciel. En arrière plan, je devine un couloir pierreux qui se termine en goulot. On doit le grimper en s’aidant de la parois rêche pour atteindre un passage délicat en équilibre entre le vide et la falaise. C’est l’itinéraire obligatoire pour atteindre la pointe qui culmine à deux mille cinq cent mètre d’altitude. J’ai été ce bouquetin agile et sûr de lui qui grimpait cet édifice minéral sans craindre l’épuisement. Mais aujourd’hui, pour ma dernière ascension, c’est la vie que je prends en pleine figure devant tant de perfection.

 

La vie... celle qui s’est révélée à moi un jour de juin, par l’arrivée d’un être si petit que je me demande encore où pouvait bien se loger tant d’amour. Ce jour où ma petite sœur et moi avons composé une partition à quatre mains.

 

Lundi 12 juin 1989

« ...France Inter, il est dix heures, les informations présentées par... » l'état de santé du monde ne nous importe peu car notre monde à nous s'est agrandi...Suite



15/05/2012
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