les mots sillons

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12. Lundi 12 juin 1989

« ...France Inter, il est dix heures, les informations présentées par... » l'état de santé du monde ne nous importe peu car notre monde à nous s'est agrandi. Malgré l’événement, nous sommes plutôt calme et parlons peu. Dans la voiture, Daniel, à la place du passager, à pris du grade et ne se dispute plus avec Céline, assise sur la banquette arrière. Tous deux s'indiffèrent hypocritement, fierté oblige. Moi, je suis le mouvement en prenant ma place près de la vitre. Le temps du voyage peu s'étirer, je n'ai rien d'autre à faire que dessiner sur la buée que je souffle contre le carreau. Au volant, mon père préfère feindre la concentration, sur une route qu'il connaît depuis toujours, que de montrer son inquiétude que je décèle malgré tout. Car, comme à chaque confrontation avec l'inconnu, la peur et l'angoisse retrouvent leur marque avec délectation. Trop de questions matérielles viennent s'amasser comme un tas de détritus sur un chemin de sable blanc.

 

Comme des pirates en terre inconnue, nous posons le pied à terre en parcourant d'un air septique la grande bâtisse blanche bordé d'un énormes parking. Au-delà des grandes portes vitrées automatiques, je plonge dans une atmosphère aseptisée, dont l'odeur d'éther me ramène à ces nombreuses fois où je patientais dans le hall des urgences, une plaie béante ou une articulation douloureuse. Ici, il y a deux catégories de gens : les personnes habillées de blanc et les autres. Les premières marchent d'un pas assuré, ouvrent toujours les bonnes portes et s'adressent au bonnes personnes. Les autres hésitent, cherchent, se trompent, demandent avec gêne et trouvent avec enthousiasme.

Je ne sais pas comment fait papa, mais lui sait toujours où il va. Même quand on part en vacances à l'autre bout de la France, il donne l'impression d'être comme les hommes en blanc de la maternité. Dans le dédale des couloirs, nous le suivons de près pour ne pas le perdre de vue, lorsque nous stoppons devant une grande porte avec un petit numéro.

Après nous avoir donné la permission d'entrer, ma mère, dans un grand lit blanc, nous sourit pour atténuer notre intimidation. Son visage tourné vers un berceau nous incite à nous approcher.

 

Elle est là, couchée sur le ventre, ses petits poings de part et d’autre de sa petite tête fragile. Elle dort dans un pyjama si petit mais encore trop grand pour elle. Délicatement, je pose ma main sur son dos pour sentir sa respiration, mais c'est son énergie vitale qui me submerge comme un souffle puissant et chaud. Je ne peux lever mes yeux de ce tout petit bébé qui me fascine, à la fois par sa grandeur d'âme et par sa vulnérabilité.

C'est donc comme cela la naissance ! Dans l'abandon le plus total, se donnant aux autres, alors que l'entourage se persuade que ce petit être ne fait que recevoir. Recevoir un sourire, recevoir une berceuse, recevoir à manger, recevoir une caresse ou des mots. Mais qu'est-ce à côté de cette volonté de vivre qu'elle nous offre ? Est-ce suffisant au regard de l'estime de soi qu'elle distille en nous ? Le don de chacun est-il égalitaire face à la beauté d'un monde nouveau qu'elle fait apparaître autour de nous ? Ce don d’elle-même, Rose Line ne le perdra jamais. Elle le fera rayonner jusqu’à son dernier souffle.

Comme si nous étions devant bouddha en personne, mon père nous murmure qu'il est temps de partir. Les derniers échanges se font dans un respect sacré avant de faire exploser notre émotion trop contenue une fois sur la routes du retour. Les questions matérielles ne parasitent plus nos éclats de voix que mon père ne cherche pas à contrôler. Au contraire, il renchérit, nous raconte et nous écoute avec un sourire bienheureux. Ma joie est réellement profonde et n'a pas la fugacité des moments de fête éphémère. Peu de temps me suffira pour comprendre que dans ma vie, il y a désormais un avant et un après.

 

Juin n’est pas le meilleur moment pour naître... Mais pourquoi mes parents dérogeraient-ils à la règle d’or des naissances inopinées ? Daniel est né en plein mois d’août, et Céline dans le pic des fréquentations hivernales, des avènements tout aussi tumultueux que le mien. Mais, malgré une nouvelle saison estivale qui approche, papa se sent comme pousser des ailes. Durant neuf mois, il ne savait pas s’il fallait désespérer ou déprimer, mais maintenant qu’il a vu ce bébé toute innocence, le tableau d'un avenir peint de noir ton sur ton n’est plus qu’un mauvais souvenir. Il rêve à des tas de projets, tous aussi fous les uns que les autres, des idées qui me paraissent irréalisables. Et pourtant…

 

En attendant de mettre à exécution les ambitions paternelles, nous traversons ce nouvel été 1989 comme on navigue sur des eaux calmes, le visage offert au soleil levant. Tour à tour, la famille se succède pour prendre soin de notre petite sœur et de nous par la même occasion. En acte, rien à changé, du matin au soir j’erre dans la tourmente, j’évite l’agitation, je disparais là où ma mémoire d’adulte ne trouvera plus les chemins. Mais toujours, je retourne vers ma jumelle née trop tard. Comme en apnée, je vais régulièrement chercher mon oxygène auprès d’elle en posant doucement mes doigts sur le petit creux qui palpite juste au-dessus de son front. A n’importe quel moment, j’interromps toute activité et cours vers elle pour effleurer sa joue de la mienne et m’imprégner de sa douceur. Parfois, je prends sa main minuscule autour de mon doigt en la regardant sourire, rire, babiller, faire son rôt sur l’épaule de ma tante. Ce qui se passe alors en moi est de l’ordre de l’inexplicable. Comme l’alchimiste qui transforme le plomb en or, à chaque fois, Rose Line fait un petit miracle et me laisse repartir avec mon bout de néant un peu moins vide, mon manque un peu moins creux. 

 

Depuis la mort de sa sœur aînée, mon père ne retrouve plus goût à la vie. Cependant, bien que son deuil soit difficile, la naissance de son quatrième enfant redonne un sens à son existence...Suite

 



15/05/2012
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