les mots sillons

les mots sillons

2. Samedi 11 avril 1992 : un matin d'école

 

«En 1643, Louis XIV devient roi, il n'a alors que 5 ans. Les nobles les plus puissants en profitent pour essayer de gagner plus de pouvoir : c'est la guerre civile. Le roi finit par l'emporter, mais restera toute sa vie méfiant envers les nobles et le peuple de Paris... »

 

Le doux soleil matinal me réchauffe le visage. Je me sens comme le bourgeon qui va éclore, comme la marmotte qui se réveille en pointant son nez dans la brise printanière. La lourdeur de la masse blanche et froide de l'hiver disparaît lentement sous la légèreté de la nature naissante qui ricoche dans ma tête pour faire naître des bulles de bien-être. Plus que quelques heures pour atteindre le week-end. Un sentiment ambigu se dessine à la perspective de vivre un jour et demi libre comme l'air. L'exaltation d'un jour sans école se télescope à la déception de voir les clients accaparer mes parents. La joie d'aller et venir à ma guise s'enchevêtre à l'amertume d'une liberté sans garde-fou. Dans ses moments de clair-obscur où je vis dans un état équivoque, je suis au cœur de mon vide intérieur, je le ressens avec une telle force que j'en ai le vertige...

 

  • Gabriel ! à quel âge Louis XIV devient roi ?

  • . ?

  • Encore dans la lune ! Concentre toi Gabriel !

Mme Cornou, qui s’agite au rythme des rebondissements de son cours, ne sait pas qu'elle m'a sauvé de ma mélancolie. En rehaussant mon grand corps dégingandé, je me promets de suivre le cours. Mais très vite, mon esprit se déconnecte de la réalité pour voir resurgir le souvenir de la randonnée faite avec l'association des jeunes du village. J'avais été d'une humeur massacrante. Je revois Christian fustiger contre ma réticence à suivre le groupe. Il aurait fallu que je montre une image plus positive aux yeux des adultes. Je l'aurais tant voulu pour éviter de passer pour le mauvais esprit de service. Comment peut-on penser que l'aigreur est plaisante à vivre ? Mais comment pouvait-on me demander d'être agréable et de bonne volonté dans un groupe alors que le reste du temps je suis seul à ne rien attendre de personne.

 

La sonnerie de fin de cours retentit dans tout le bâtiment.

 

  • Personne ne sort tant qu’il n’a pas noté ses devoirs ! crie la prof’ au milieu de tohu-bohu général.

Décontenancé, j’ouvre mon agenda et recopie l’ordre donné au tableau sans vraiment être certain d’écrire le devoir exact. Après avoir fourré mon matériel en vrac dans mon sac, je me laisse porter par la vague d’élèves. Le temps d’amortir une claque dans le dos du grand Fred, de feinter un rire à la blague grossière d’Antony et de lancer un signe de main à Jérôme, me voilà assis à une autre place, dans une autre classe, pour un autre cours.Mr Algenot nous attend, un paquet de copies à la main. Son corps droit, planté sur l’estrade, le regard noir, accusateur avant même que nous ayons commis la moindre transgression, provoque un silence immédiat. Après un bref bonjour, il entame sa danse entre les tables : lente avancée dans une allée, un quart de tour sec et précis :

 

  • Vincent, tu aurais pu faire mieux !

Quelques pas amples et gracieux vers la gauche, un sourire reconnaissant :

  • Parfais Thomas, tu vois que tu as compris ! Tous ceux qui n’ont pas encore reçu leur précieuse note suivent sa progression avec appréhension.

Mon cœur bat, je n’aime pas ses commentaires jugeant, souvent ironiques, où il prend à partie toute la classe pour établir son autorité démagogique.

Le voilà qui s'avance vers moi, préparant sa réplique :

  • Gabriel ! Gabriel… Sans tes étourderies, tu aurais eu la moyenne ! Tu peux m’expliquer pourquoi tu as additionné le demi-cercle au lieu de le soustraire à l’air du champs que tu devais calculer ?

Soudain, les milliers de pairs d'yeux rivés sur moi brouillent mon cerveau devenu incapable de donner le moindre ordre à mon corps figé. Qu'est ce que j'ai bien pu faire pour attirer l'intérêt de toute la classe ? La panique cède du terrain à la honte. Honte de ne pouvoir répondre, honte de devenir la risée des copains. Je voudrais me cacher sous la table en demandant à tous de m'oublier. J'ai beau chercher dans la tempête de mes émotions enchevêtrées, je ne sais pas, je ne sais plus pourquoi Mr Algenot est là, debout face à moi, à attendre quoi ? Je me sens rougir, ma tête chauffe, mes mains se collent l'une contre l'autre pendant que je cherche un moyen de sortir de ce guêpier. Dire quelque chose, n'importe quoi, pour mettre fin à cette situation désastreuse. Enfin, ma bouche bredouille un vaporeux « je ne sais pas... ». Silence... Mon professeur fait durer l'humiliation... Ma gorge se noue. « S'il vous plaît... » ai-je envie de l'implorer. Comme s'il m'avait entendu, Mr Algenot tourne les talons en haussant des épaules pour se diriger vers le tableau. Dans un soupir libérateur, je regarde par la fenêtre pour cacher une larme qui me brûle la joue. « Ça va ? » me demande Aurélien, compatissant. Je tremble de colère contre ma sensiblerie. Je suis comme liquéfié par le trop plein d'émotion. J'étouffe mon amertume pour répondre à mon voisin un « ouais » sec et distant. Le regard perdu sur la vie extérieure, je cherche à m'éloigner d'ici et trouver un peu de paix quelque part dans ma tête.

Je ne sais pas qu'un jour je découvrirai la parade idéale pour ne plus subir de ce genre d'intrusion humiliante.

 

Malgré quelques épisodes douloureux, je vis une adolescence tranquille au rythme des saisons. Je suis certes un peu distrait, parfois absent, mais souvent joviale et sociable. A l'école, je ne suis ni une étincelle ni de ceux qui font des esclandres ou des révolutions. Je ne me rebelle pas, je déjoue les adultes, me dérobe sous les pressions, évite le conflit. Suis-je bien ? Suis-je mal ? Ai-je besoin d’exprimer une opinion, un avis, de prendre une décision ? Non... Je ne sais pas. J’avance, discret, agréable, accommodant même. Je papillonne avec les jeunes de mon âge entre le collège et le village, sans un ami en particulier, mais avec des copains. Avec les uns, je joue au foot. Avec les autres, je discute de longues heures sur la place, les mains dans les poches, sans jamais me trahir, sans jamais me confier. De toute façon, pour ouvrir son cœur, il faut avoir la clé… Il n'y en a qu’une qui sait lire en moi mieux que quiconque. A cette pensée j'ai soudain l’irrésistible envie de la retrouver et me laisser aller à sa profondeur d’âme. J’ai besoin de me reposer de cette partie de cache-cache que je joue avec moi-même.

 

Rose-Line est derrière la porte. Je la prends dans mes bras pour mieux me perdre dans ses yeux, mieux accueillir sa petite voix et m’imprégner de sa paix. Cherchant à ce que je la repose à terre, elle prend ma main pour me guider vers son univers. Rose-Line est toujours fidèle à sa nature profondément humaine et sincère. Elle ne cache pas son amour pour les autres, elle l’exprime, le crie, elle n’en a pas honte. Elle n’a pas peur de montrer sa fragilité, d’ouvrir ses bras, de dire je t’aime. Elle n’est pas effrayée par les émotions qui s’ouvrent à elle. Ma petite sœur rit, pleure, s’enthousiasme, s’émerveille, admire, encourage, se désespère ou capitule. Elle vit avec vérité, sans arme ni armure… est-ce cela qui la perdra ?

 

Elle m'emmène dans le salon pour me montrer son dessin : un immense soleil avec des rayons qui descendent jusqu’à terre, avec, au milieu de la page, deux bonhommes qui se tiennent la main.

 

  • C’est Gabriel et Rose Line, me dit-elle de son sourire désarmant.

Bien qu’un début d’extase vienne frapper à ma porte, je n’écoute pas. Sait-on jamais ce qui se cacherait derrière, et je ne trouve qu’à dire un « c’est beau » bienveillant, mais sans le souffle de l'émerveillement. Pourtant, j’en pleurerais de voir ce grand gaillard marcher avec sa petite jumelle, tout deux multicolores sous ce soleil démesuré. Des larmes d’enchantement et de consolation devraient jaillir devant ce message explicite, devant ce don de soi. Mais rien ne transparaît,  juste un « c’est beau » pour empêcher d’ouvrir une brèche dans le barrage des émotions. Je suis malgré tout content de cette maîtrise de moi-même que j'ai acquise avec le temps pour ne plus me laisser impressionner. Je joue maintenant la carte de l'indifférence quand je sens le rouge me monter aux joues, et je constate, non sans fierté, que ça fonctionne plutôt bien. Cette sensibilité que je crois reléguée au rang des oubliées remontera à la surface comme une source d'eau pure au milieu d'un marais. Quand je comprendrai qu'il faut l'apprivoiser et non la mettre de côté pour vivre en paix avec soi, il sera déjà trop tard.

Suite



15/05/2012
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Ces blogs de Littérature & Poésie pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 35 autres membres