les mots sillons

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3. Petite soeur

Après avoir lancé avec beaucoup moins de conviction un « ‘jour pa’ », je me faufile dans ma chambre comme une bête traquée. J’enfile le premier jean’s venu, un tee-shirt presque propre et un vieux pull détendu. Affublé de mon armure tissée, je me crois prêt à affronter le monde : vivre avec les braves gens de mon village. Mais, en traversant le petit couloir étroit, je ne peux m’empêcher de jeter un regard furtif dans la chambre de ma sœur.

 

Par la porte, inhabituellement ouverte, j’entre à la manière d’un explorateur découvrant une grotte remplie de trésor. Au mur, il y a des dizaines d’images d’enfants du monde entier au sourire figé. Au-dessus de son lit, sur une tablette, une statuette lumineuse côtoie une photo des cinq doigts de la main : elle et ses quatre amies. Plus loin, la petite étagère en pin protège, telle une ville fortifiée, son attirail de fille. Et, trônant fièrement, le miroir qui attend encore de la servir fidèlement.

 

Son image me saute alors aux yeux. Elle est discrètement maquillée, avec des boucles d’oreilles mettant en valeur son joli visage doux et lumineux. Son sourire souligne deux perles bleues. Elle me regarde avec toute la tendresse et l’amour que je lui connais. Partout des morceaux d’elle éparpillés, comme ce livret encore ouvert sur son bureau. Elle lisait ces paroles avant de partir :

 

Alors on vit chaque jour comme le dernier,

Et vous feriez pareil si seulement vous saviez,

Combien de fois la fin du monde nous a frôlée,

Alors on vit chaque jour comme le dernier

Parce qu’on vient de loin.

 

Tu ne crois pas si bien dire, Corneille !

 

Perdu dans mes souvenirs à la fois sécurisants et douloureux, je ne vois pas mon père franchir le seuil de la chambre. Je me tourne vers lui, le visage déformé par la honte et la culpabilité. Une grimace en guise de sourire, mon regard fuyant comme traversant toutes les parties solides de la maison, les bras tombant au bout de mes épaules voûtées, j’ai le désir de dire, de raconter, de m’expliquer, tel un accusé devant son juge. Les mots se mettent à courir loin devant. Ils prennent leur liberté et je ne veux plus les arrêter. Mes phrases, plus ou moins bien construites, s’envolent comme autant de milliers d’oiseaux qui piaillent à l’aube d’un grand départ.

 

Je n’en contrôle ni le débit, ni le sujet, et encore moins l’orateur. Ce n’est pas un choix, ni une stratégie de discours. Moi-même et « l’autre » s’écoutent puis se coupent la parole, se congratulent pour mieux s’injurier, et tentent d’exprimer l’inexprimable. Mes désirs côtoient mes délires, dieu et diable jurent, mes projets futurs s’entrechoquent avec mes frasques passées. Je m’invente un personnage biblique tout en trahissant ma pauvre vérité. Je nie ma folie prise en flagrant délit. Fabrique mes propres filets et me débat seul, toujours seul. Observé par ceux que je ne pourrai jamais plus atteindre.

 

N’essayez pas de comprendre ce qui se passe en moi. Personne n’a réussi. Même pas mon père qui essaye de m’écouter. Qui tente de me rendre la raison. Et aujourd’hui, tandis que j’essaye une énième fois d’échapper à ce bagne où je suis condamné à perpétuité, je réalise de nouveau que l’issue de mon labyrinthe n’existe pas. Les mots que je crois être clairs comme de l’eau de roche sont comme méconnus de mon interlocuteur. J’ai cette insupportable impression de parler une langue étrangère.

 

Et puis tout s’arrête net, plus un son ne sort de ma bouche. Le silence implacable s’immisce entre mon père et moi. Bien que je sache son désarroi, j’attends encore de lui qu’il me sauve. Je suis encore un gamin qui imagine les adultes comme des supers héros indestructibles. Alors j’attends… sans y croire.

 

Mais je suis déjà dans la chute. La dernière. L’ultime. Car trop fatigué pour me raccrocher, j’ai pour seule réplique de taper du poing sur le bureau de ma sœur. Un poing las qui ne trahi même pas la colère et la révolte qui grognent en moi.

 

Nous nous quittons sans aucune autre parole. Mon père s’en va vers son devoir professionnel. Moi, je regagne ma chambre comme on retourne à la case départ... Suite 



15/05/2012
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