les mots sillons

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3. Quand adolescence rime avec expérience

D’étourderies en mauvaises notes, de bulletins trop moyens en retard accumulés irrattrapables, tout le monde est d’accord pour me sortir du cursus général dans lequel je m’embourbe. Orienté en troisième technologique, je m’acclimate doucement à mon nouveau collège planté non loin des montagnes, un cadre toujours aussi rassurant pour moi.Malgré mon tempérament « passe-partout » et mon instinct de baroudeur, anciens et nouveaux élèves m’accordent leur amitié difficilement. Je sais que mon apparence de grand gaillard laconique et taciturne n'aide pas mon entourage à me trouver de l'intérêt. Avec le temps, quelques garçons oseront venir vers moi et apprendront à me connaître. J'apprendrai à me sentir en confiance avec ces compagnons nés de la terre, un peu bourrus et candides à la fois, toujours humbles et accessibles à ceux qui les aimes pour ce qu’ils sont.

 

  • Bon, les gars, on reste cool. N’éteignez pas trop tard, demain debout 6h !

Après avoir accusé réception de nos grognements affirmatifs, Thomas referme la porte de notre chambre pour continuer sa ronde. Pendant que les pas de notre surveillant s’éloignent, je sens l’atmosphère de mon entourage changer. Comme des chiens de chasse à l’arrêt, mes camarades sont tendus, aux aguets, ils écoutent. Le plus jeune d’entre nous, assis en tailleur sur son lit, ne peut réprimer un rire nerveux en cherchant l’un de nos regards. De ma voix qui commence à muer sérieusement, je lance un : « qu’est ce que vous avez les mecs ? » avant de voir celui qui, apparemment, est l’auteur d’un projet loufoque, m’ordonner de me taire en gesticulant de ses grands bras dégingandés. Silence. Immobilité. Avec un air plus qu’interrogatif, j’imite mes quatre acolytes. Puis, le plus raisonnable de nous tous, blanc comme un linge, voyant plonger la main d’un courageux dans un sac de sport, s’écrit dans un murmure :

  • Non ! pas maintenant !

  • Mais si, c’est bon, on n'entend plus rien !

  • Il est que 21 h 30 ! Et s'il repasse !

  • On va rester discrets de toute façon …

  • Tin ! J’aime pas tes plans foireux !

  • T’inquiète, ça craint rien…

Je souris, dubitatif, devant la bouteille de jus d’orange posée sur une table de nuit. Mais je comprend mieux le plan d’action quand une lourde bouteille de gin suit de très près l’innocent jus de fruit. Fébrile, chacun commence à se servir à sa convenance. Les plus habitués ont la main lourde sur l’alcool, d’autres, déjà écœurés par l’odeur âcre de liquide transparent, se servent avec parcimonie. Pour mon premier verre, je laisse un connaisseur me verser un quart d’alcool et trois quarts de jus de fruit. Une première gorgée fait naître une grimace par le goût de l’orange sérieusement altéré. Je tente seulement de m’habituer à ce mélange par petites goulées alors que certains en sont déjà à remplir leur verre pour la deuxième fois en allant chercher la boisson interdite au fond du sac. A la fin de mon premier verre, je sens mon corps s’alléger d’un poids dont je n’avais pas conscience, comme si je retirais des vêtements bien trop petits pour moi et que ma grande carcasse prenait enfin toute la place qui lui est due, délivrée de la pesante gravitation. Heureux d’être les témoins de mon initiation, chacun cherche à me resservir à grands coups d’encouragements et de félicitations tels de vieux loups de mer à qui on n’apprend plus rien. Chaque gorgée délie les liens qui enchaînent mon esprit, mes pensées. Chaque verre me rapproche un peu plus de moi-même et des autres. Sans peur ni réserve, je me confie, j’ouvre les barrières de mon être intime, j’écoute et je comprends mes frères qui, eux aussi, se libèrent par les mots. Et puis, c’est l’euphorie qui prend le relais. Nos chuchotements deviennent braillements. On rit pour des broutilles, on s’esclaffe d’une grimace dans la glace. Le contenu de la bouteille transvasé dans nos veines, nous exultons de vivre.

 

Puis soudain, tout s’arrête, se fige, la porte s’ouvre sur un gars hirsute, les yeux bouffis de sommeil :

  • Ça ne va pas les mecs, faut arrêter vos conneries !!!

Nous le fixons de nos yeux hagards, d’abord furieux qu’il nous gâche la fête et puis reconnaissants de nous sauver du châtiment de Clément. L’excitation atténuée par cette arrivée impromptue, nous nous couchons nauséeux, amers, dans un lit se balançant tel un navire pris dans une tempête en plein océan. Le matin arrive trop vite et c’est à coup de marteau dans le cerveau pris en étau que je me réveille.

  • Une douche froide mon vieux, et tu seras comme neuf !

Assis sur le bord de mon lit, ces mots suspendent ma tentative de mise sur pieds afin de prendre ma tête entre les mains pour arrêter une balle de flipper qui cogne sur toutes les parois de mon crâne. Levé et habillé avec la lenteur d’une tortue se hissant sur la plage, j’arrive en classe in extremis. Toute la journée, abruti, somnolent, je me jure qu’on ne m’y reprendrait plus.

 

Et pourtant, cette innocente expérience d’adolescence n’est que le début de la spirale dans laquelle je me laisse emporter. Bien que ma raison se rappelle du douloureux réveil, des longues heures à me battre avec mon corps malade à en vomir tripes et boyaux, mon inconscient, lui, se souvient trop bien de l’accès à la liberté d’être et au moyen de s’y engager. Pour la première raison, et sachant le mal que cela induit, je ne vais jamais au-devant de l’ivresse. C’est au-delà de mes moyens que d’aller acheter une bouteille d’alcool en préméditant une bonne cuite. Je ne saurais le faire et je n’en ai vraiment pas l’envie. Mais j’ai malheureusement trop d’occasions où ma volonté est mise à rude épreuve.

 

Comme ce jour de grand soleil d’hiver où la jeunesse de mon village s’est donné rendez-vous sur les pistes de ski. Un téléski défectueux, trois descentes aux choix : une piste verte, une bleue ou une rouge, un pique-nique et le bonheur d’être ensemble. Tout en faisant claquer en chœur nos chaussures dans les fixations, nous regardons notre domaine avec orgueil. La matinée passe rapidement à qui marquera la plus belle trace dans la poudre, à celui ou celle qui osera sauter par-dessus le rocher, à qui prendra plus de vitesse en trouvant la meilleure position aérodynamique… une compétition toujours bon enfant où chacun à sa spécialité bien gardée.

Je suis le premier à sentir mon ventre crier famine, mais n’étant pas de ceux qui savent se faire entendre d’un groupe, je patiente tout en bougonnant. Enfin, dans la file d’attente, a lieu une réunion au sommet pour déterminer le moment de se sustenter. Avec joie, j’apprends que nous remontrons la pente pour nous diriger vers la petite maison d’alpage, haut lieu de notre restauration. Telle une meute de gnous se ruant vers une nappe d’eau après une longue errance dans le désert, nous débarquons près de la maisonnette en faisant voler la blanche de nos skis affûtés. Plantées dans la neige, plein sud, les spatules vers le ciel, un bâton transversal calé dans les fixations, nos planches font office de chaise pour déguster notre déjeuner. Sandwich, soda et chips avalés, nous restons un moment, les filles le visage offert au soleil pendant que nous crapahutons sur le toit de la maison quasiment recouverte de neige.

 

Me voilà à faire le héros en me tenant en équilibre au sommet du toit quand j’entends mon frère nous appeler. Sans attendre plus de détail, nous nous ruons à la source des cris enthousiastes. Par une petite porte entrouverte, nous le découvrons debout dans une cuisine spartiate, tenant fièrement une bouteille d’eau de vie dans sa main levée. Bien que plusieurs d’entre nous aient déjà expérimenté la bière ou le vin, nous savons tous que cette liqueur est imbuvable. Mais il en suffit d’un pour lancer dans un air de défis «t’es pas cap' ! » pour que mon frère porte le goulot à ses lèvres afin de se jeter une lampée de cette boisson de l’enfer, la tête levée en arrière pour forcer le passage dans l’œsophage. Dans un silence respectueux, nous attendons le résultat de son audace. Son regard se tourne enfin vers le groupe, les yeux exorbités, les lèvres pincées, raidi par la stupeur de l’atterrissage du breuvage dans l’estomac. Le visage bronzé virant au rouge pivoine suffit à déclencher l’hilarité générale. De main en main, de bouche en bouche, chacun tente sa chance à rester stoïque sous l’épreuve de feu. La gorge brûlante, le premier effet dépassé, nous ne voulons pas en rester là et faisons tourner la bouteille une nouvelle fois. Les vapeurs d’alcool ne tardent pas à me monter à la tête et me donnent l’illusion d’être plus grand et plus fort que le groupe tout entier. Sans le vouloir, j’ai bu suffisamment pour quitter mon habit schizothyme pour prendre la casquette tant rêvée d'un homme plus expansif. Je n’ai plus peur du jugement des autres, ni de moi-même. Je ne crains plus de prendre la parole et même de donner des ordres. C’est donc moi qui, d’un ton autoritaire, fais sortir de la maison la joyeuse bande ivre, sous prétexte que notre intrusion dans la maisonnette est irrespectueuse. A mon grand étonnement tous obéissent sans contradiction. Sur le seuil de la petite porte, je les regarde s’éloigner sur le monticule de neige éblouissant en cherchant les raisons d’un tel changement en nous-mêmes sous l’effet de l’alcool. Comment la simple fermentation d’un fruit inoffensif peut-elle avoir des conséquences si importantes sur notre cerveau ? Pourquoi n’ai-je pas la force d’être ainsi, sans cette substance qui me donne la sensation de combler mon vide, d’apaiser mes angoisses terrées au fond de moi ?  C’est tellement facile de boire quelques verres et de voir toutes les barrières s’effondrer pour nous offrir le monde. Simple, mais terrifiant, d’imaginer la fragilité de notre inconscient seulement soumis à notre volonté. Pas cette volonté de travail et d’endurance, non. Je parle de la volonté d’être, de vivre, d’aimer, d’exprimer. La volonté d’aller chercher ailleurs cette liberté d’exister sans perdre le contrôle de soi-même. Pourquoi n’ai-je pas cette volonté ? Où la trouver ? Vers qui ? Je me sens fragile, comme au bord d’un précipice, toujours prêt à tomber. Pour se construire des barrières, il faut avoir les moyens matériels, avoir appris… et avoir cette putain de volonté. La tête contre le chambranle de la porte, j’entends les autres toujours aussi rigolards pendant que je me morfonds, là, à me poser mille questions.

Si je n’avais pas bu… J’aime, mais je n’aime pas, ça m’attire et m’attriste, m’éclaire et m'assombrit, me fortifie et me rend malade. D’un coup de pied, je fais voler la neige pour rejoindre le groupe, et oublier…

 

 

 

Gabriel GUIMET

 

 

Suite

 

 

 

 

 

 

  



15/05/2012
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