les mots sillons

les mots sillons

5. 1996, rencontre avec Mr Hasard

D’hivers en étés, je m’accroche à l’incessant rythme du temps. La troisième technologique me mène vers la préparation d'un BEP Agriculture option Aménagement de l’Espace Rural. Ce que j'y apprends me donne la promesse d'un avenir professionnel en extérieur, et l’internat me sécurise avec cette notion de grande famille où les rituels imposés du quotidien m'apportent un équilibre. Les horaires de lever, de coucher, les repas, les heures de cours et de sortie sont autant de garde-fou qui me préservent déjà de mon manque de rigueur et d'un laxisme qui me gouverne. Le week-end, je retrouve parents, frère et sœurs, qui eu aussi tentent de prendre leur vie comme elle vient, du mieux qu’ils le peuvent. Ma famille est un peu à mon image (ou suis-je plutôt à l’image de ma famille ?). Sans violence ni effusion d’affectivité, sans haine ni démonstration d’amour, on s’aime mais ne savons pas nous le dire. Très tôt, nous avons appris à nous satisfaire sans attendre quoi que ce soit de l’autre : tu me donnes tant mieux, sinon, je ferai sans. Et notre vie de jeunes adultes continuera ainsi. Parfois ensemble, toujours au milieu de la foule, avec nos propres amis ou seul. Je ne sais quasiment rien de Daniel et Céline. Bien sûr, je connais leur caractère et leur tempérament dominant, mais je ne sais pas les petites choses qui font leur vie. Daniel aime-t-il les études qu'il fait ? Comment vit-il son lien avec Rose-Line ? A-t-il des doutes et des peurs ? Et Céline ? Est-elle heureuse dans son internat ? A-t-elle un petit copain ? Oui, je crois… Non, je ne suis pas sûr… Nous ne savons rien les uns des autres, nous nous voyons, nous nous entendons, nous nous côtoyons. Il n'y a que notre toute petite sœur qui nous connaît mieux que personne, qui nous regarde et nous écoute, qui observe et qui sent les choses souvent bien avant nous tous. Elle nous accueille avec son cœur immense et reconstruit les liens filiaux, comme on tisse un patchwork.

 

Ce vendredi soir, elle m'accueille avec cet enthousiasme naturel et spontané que je lui connais bien. Bras, bisous, tendresse, résument nos retrouvailles. Ensuite, elle devient mon ombre bienveillante entre nos murs qui ont encore changé. Depuis peu, nous vivons effectivement dans le logement plus petit, moins neuf et moins confortable, que mes grands-parents nous ont laissé en quittant définitivement le matérialisme terrestre. C'est avec joie que nous avons à nouveau fait valser meubles et cartons pour nous caser dans un petit coin de l'immense maison : mes parents allaient enfin passer le relais !

 

P8090054.JPG

Laissez-moi vous raconter, juste pour revivre ce grand moment imprévisible et salutaire. C'est très court et en même temps c'est l'histoire de toute une vie qui bascule. Après s'être mis en quête d'une personne susceptible de reprendre le commerce sans succès, mes parents, sur le point d'accepter leur sort comme une peine de mort, firent connaissance avec le hasard. Le jour : dimanche de Pâques. Le lieu : le restaurant lui-même. Le moment : un repas de famille. La cause : un client connu de ma mère, travaillant dans le milieu de la restauration. En débarrassant la tablée, maman engagea quelques mots avec lui et finit par le questionner de manière toute anodine : « Et toi ! Quand est-ce que tu te mets à ton compte ? ».

 

Une phrase, quelques mots alignés les uns derrière les autres, une banalité pour combler un petit vide lancée par ma mère sans attendre la moindre réponse. Et pourtant, réponse il y eut ! Non, l'homme en question n'avait pas l'intention d'être propriétaire d'une affaire, mais quelqu'un de sa famille... peut-être... Le « peut-être » devint une certitude et nous avons refait nos baluchons pour laisser toute la place que notre bienfaiteur voulu prendre. Dans un premier temps seul le fond de commerce a été vendu, mais, grâce à la location des murs et du petit apport de la vente du fond, mes parents pouvaient enfin s'octroyer une rémission ! C'est dans la vieille chambre usée de mon oncle que j'ai pris mes quartiers. Jo, seul depuis la mort de ma grand-mère, essayait d'emboîter le pas des nombreux déménagements en s'installant dans le studio que mon père lui a aménagé au rez-de-chaussé. Pour lui aussi sonnait l'heure d'une retraite amplement méritée. Il continuera à vivre à côté des autres avec son accordéon et son chat, dans une vie qui ne lui a pas fait de cadeaux mais loin des casseroles à gratter.

 

Malgré ses promesses de rafraîchir la décoration vieillotte, mon père ne touche plus à un pinceau, ni au rouleau à tapisserie : durant les deux années qui suivront, il récupérera ses vingt ans de labeur en dormant de jour comme de nuit. Tel un ours en hibernation, il donnerait presque la sensation d'attendre cet événement qui ouvrira un nouvel horizon dans un avenir que je ne connaîtrai pas.

 

Pour l'heure, Rose-Line me suit dans ma chambre et se met à enquêter avec un sérieux protecteur sur mes projets du week-end pendant que je lance mes affaires sales de la semaine dans la panière à linge. En un arrêt sur image, je peux déceler dans ses yeux une vraie inquiétude pour moi. Malgré sa sollicitude, je me dirige vers le téléphone et appelle celles et ceux qui voudraient me suivre pour une petite fête improvisée accompagnée de quoi s’oublier un moment. En raccrochant le combiné, du haut de mes certitudes de jeune homme de dix-sept ans, j’informe ma mère que ce soir je ne mangerai pas à la maison. Jérôme nous fera un plat de pâtes chez lui. Elle autorise ma désertification mais m’assigne à résidence le reste du week-end pour faire mon travail scolaire.

 

Bien que je la sente pensive, je n’ai pas le réflexe de lui demander ce qui la tracasse. Je saurai bien assez vite que Céline ne tentera pas l’examen du BAC et quittera définitivement le nid familial pour prendre le chemin de la vie active. Pour l’instant, seul compte mon projet nocturne, sans me douter que, ce soir-là, je reléguerai l'alcool au rang de produit vil et mesquin.

 Suite



15/05/2012
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Ces blogs de Littérature & Poésie pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 33 autres membres