les mots sillons

les mots sillons

5. Dernière prière

« Je suis au carmel ». De mon écriture maladroite, j’informe à qui voudra bien entendre, la direction que je prends. Bien que mes seules sorties au village soient au Carmel, je ne manque jamais de l’écrire sur le petit cahier de liaison de la famille. Mes parents n’ont plus le restaurant depuis longtemps. Malgré tout, la maison reste un vrai moulin, et chaque personne qui en sort ou y entre laisse une information claire, nette, précise, et sans détails inutiles :

- je suis passée prendre le café, je reviendrai plus tard, Guénolée

- je suis à la piscine avec les filles, à plus Rose Line

- Rose Line, je suis chez Mme Granget, fais tourner le lave-vaisselle Maman

 

Et parfois, on peut lire au milieu de toutes ses petites phrases insipides :

- Rose Line  je t’aime, Gabriel

ou encore

- prends soin de toi Gabriel, ta petite sœur chérie qui t’aime

 

Je ne déroge donc pas à la règle, mais cette fois, je m’applique à écrire, et met un point final en inscrivant Bises.

 

Sur la petite route où peuvent difficilement se croiser deux voitures, je marche à grands pas, les poings dans les poches, les mâchoires serrées. Quelques minutes me suffisent pour atteindre La Chartreuse. Je croise des touristes qui viennent prendre un peu de paix dans ce lieu vierge de tout matérialisme. Sur les eaux calmes du petit étang, se reflète la longue façade austère du monastère. L’enceinte, immense et élevée qui la clôture, éveille la curiosité. Le tout, peint sur un fond de haute montagne. Un décor de carte postale, qui pourrait être créé pour les gens de passage s’il n’était pas crédibilisé à l’entrée du site par une pancarte appelant au silence, vigilance émise afin de respecter les Carmélites qui arpentent le long cloître avec, pour seul compagnon, leur chapelet. Croyants ou non, chacun y retrouve un morceau de soi, perdu dans les méandres d’une vie aveugle et sourde. Ce que je tente moi-même d’atteindre, avec l’aide de Dieu, de ses disciples et de leurs écrits.

 

A peine passé la lourde porte en bois, je me dirige comme d’habitude vers la chapelle. Mon sac près de moi, j’essaye de me recueillir. Mais mon esprit se disperse vers les bruits de pas, raisonnant dans cette grande bâtisse de pierres taillées, vide de tout mobilier superflu. Sous les arcades dépouillées de parures sculptées, aux piliers lourds, les paroles ne sont que murmures et glissent le long des murs gris. Un décor rudimentaire où j’imagine ces femmes voilées qui ont choisi de vivre dans la solitude, le silence et la pauvreté. J’ai le sentiment de partager tout cela avec elles, à un détail près : pour moi, ce n’est pas un choix.

 

Je sort mon chapelet et prie pour calmer l’angoisse naissante.

«  Notre père qui êtes aux cieux… » Comment font-elles pour vivre dans ce silence et ce vide ? Comment font-elles pour le combler ? Pour le supporter ? Elles, elles sont fortes et droites. Elles ont droit à l’amour de Dieu. Pas moi. Je t’en veux à toi, là-haut, de me laisser dans ce vide.

Je me mets à l’insulter, à le tourner au ridicule, à lui lancer des mots vulgaires et pleins d’amertume. Et puis, je demande pardon, je crie que je l’aime et que je ne voulais pas dire ça. Pardon ! Mais c’est trop tard, il va se venger et me maudire. Toujours à genoux, les mains jointes et le visage baissé avec humilité, personne ne se doute de la bataille qui se livre alors en moi. Je lève le visage vers le corps sans vie, cloué à la croix. Mes lèvres prononcent un seul mot dans un chuchotement qui se voudrait un cri : « pourquoi ? »

 

Pas de réponse. Ça ne m’étonne pas. Des réponses, je n’en ai jamais eu. C’est peut-être pour ça qu’enfant, j’ai fini par me faire oublier. J’ai tout fait pour passer inaperçu de mon entourage. Je prenais ma longue couverture et je déambulais là où je savais que je ne gênerais personne. Je m’arrêtais quand je trouvais un tas de terre et un bout de bois pour y tracer des chemins ; ou quand le paysage était assez beau pour me faire rêver. Des heures plus tard, je retournais dans le mouvement instable de la maison. Je reprenais le train en marche sans que personne ne s’aperçoive de ma longue absence.

 

Ce n’est pas d’un mec sur une croix dont j’ai besoin. Ici et maintenant, j’ai besoin de l’humain, d’écoute et de réconfort, de paroles « tendresse » et d’une oreille compréhensive. Sœur Sandrine m’apporte beaucoup, mais je suis affamé, et je voudrais toujours plus, toujours plus d’attention à mon égard, toujours plus de regards, toujours plus de cette affection qui lie les êtres entre eux. Je ne sais pas si je le mérite, si je peux prendre son temps précieux. Le trou s’est creusé si profondément qu’il ne se comblera sans doute jamais.

 

Sur un long soupir désabusé, je quitte mon banc et la chapelle. J’ai une intuition, comme un animal qui ne suivrait que son instinct. Je sais ce que je dois faire, sans en avoir vraiment conscience. Un petit bonheur léger me traverse, comme une parcelle de ciel bleu au milieu des nuages menaçants. Je longe la petite cour intérieure qui mène à la sortie du monastère en fixant mes pieds. Je ne veux croiser aucun regard qui risquerait de compromettre mon dessein. Une fois dehors, je prends une grande bouffée d’air : le chemin sera long. En redescendant vers le village, je m’aperçois que ma main s’accroche encore au livre du petit Van. Je l’ai tellement lu et relu que ma mémoire, pourtant défaillante, en ressort des passages.

« J’ai trouvé une voie qui, moins d’un siècle auparavant, a été suivie par une âme, et cette âme est arrivée au but suprême, tout comme beaucoup d’autres âmes qui autrefois ont suivi une voie douloureuse et semée d’épines ».

Une voie vers le but suprême… où est cette voie ? Quel est ce but suprême ? Est-ce Dieu ? Le bonheur ? Est-ce la fin de l’humain pêcheur ? Est-ce le rapprochement à la sainteté ? Douloureuse et semée d’épines…faut-il vraiment souffrir pour arriver à la perfection ? La douleur est-elle la seule porte vers le salut ? Dieu ne veut-il que des martyres ?

 

Je n’y arriverais jamais… ma vie, mon existence, ce que je suis, rien n’en vaut la peine.

 

Empêtré dans ma méditation, mes pas me mènent devant la maison familiale, qui est avant tout, comme le dit si bien l’enseigne sobre et plutôt rustique, un hôtel bar restaurant.

C’est une grande maison d’un jaune moutarde, planté au centre du village comme un gros pavé. Sur son côté, une extension a été construite en 1979, avec un toit plat faisant office de terrasse. Cet agrandissement du restaurant m’a valu un début de vie périlleux.

 

Vendredi 6 juillet 1979

A la maternité, ma mère sera dispensée d’un prochain week-end encore tumultueux : Suite

 



15/05/2012
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Ces blogs de Littérature & Poésie pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 35 autres membres