les mots sillons

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6. La première fois

Jérôme, assis sur un vieux pouf en cuir cent pour cent Maroc (made in China), s'adresse en érudit à ses novices : « Tu peux faire aussi des pompes à eau, ça te monte au cerveau d'une traite ! T'as rien le temps de voir... ». Anthony, Stéphanie et Marc l'écoutent, enthousiastes, avec une pointe d'appréhension. Ils boivent bière, whisky-coca ou pisang-ananas (dernier cocktail à la mode) pour se donner une contenance. Le studio, imprégné de nicotine, est modestement meublé d'un canapé-lit avec une table basse où se côtoient le réveil, quelques magasines porno au milieu des mangas, une cartouche de cigarettes entamée et l'assiette du repas de la veille où l'on devine les vestiges d'une sauce bolognaise. Non loin, une petite table en pin et ses quatre chaises attendent d'être utilisées. Près de la porte fenêtre, s'ennuie une plante verte imposée par sa mère pour « faire un peu de vie ». Elle en est aujourd'hui à un stade de déshydratation avancée. Dans un renfoncement, une gazinière et un frigo se désespèrent d'être utilisés à des fins autres que chauffer l'eau des pâtes ou garder au frais un reste de kebab. 

 

Je m'installe en tailleur sur le tapis, mes yeux à hauteur des mains de Jérôme qui brûle un petit morceau de pâte noire et solide. Les miettes qu'il en tire sont incorporées à du tabac. Le mélange est précautionneusement déposé sur plusieurs feuilles de papier à cigarette collées les unes aux autres. Le fameux joint, dont j'ai tant entendu parlé lors de nos conversations sur la place, est en train de se fabriquer sous mes yeux, dans un cérémonial sérieux et appliqué. Avant le grand moment, Marc lance un CD déjà inséré dans le lecteur, pour laisser Jahman Levi remplir le petit appartement de sa voix suave. Stéphanie ajoute sa touche féminine en allumant quelques bougies, petites étoiles dans la semi-obscurité. Instinctivement, je me rallie à cette ambiance confortable et chaleureuse, contrastant nettement avec les néons des bars remplis de voix grossières et criardes. Plus un mot... L'heure est au partage des bouffées chimériques. Jérôme, avec ce sempiternel air solennel dont le côté gourou suscite l'ironie, allume l'immense cigarette, qu'il tend à Anthony après quelques bouffées. Je le regarde avec un sourire moqueur tandis qu'il tente de cacher sa nervosité, apanage des premières fois. Stéphanie, qui a déjà fait son baptême du canna, lance la discussion en prenant le joint entre ses deux doigts jaunis par le tabac. Je la regarde aspirer la fumée en me demandant quels en sont les effets. Bercé par le contre-rythme des basses enveloppant ce décor installé pour l'occasion, loin des railleries blessantes et grasses consécutives à l'excès de bière, je me sens en confiance et accepte le pétard que me tend Stéphanie avec une indifférence feinte. D'abord écœuré par le goût âcre, je ressens très vite des sensations jusqu'alors inconnues. C'est comme si les vapeurs montaient directement à l'étage supérieur pour en sortir sous la forme d'images et de mots cachés. Je me fonds dans l'ambiance intime, accompagné par la voix de Stéphanie qui se lâche carrément, déblatérant sur l'espérance de la vie. Sa bouche parle tellement bien ! Plus je la regarde, plus je perçois chaque détail de son visage bouger au rythme de son monologue. Un rire proche de l'euphorie s'empare de moi à la vue de ses milliers de tics. Jérôme, lui, tape sur la table, accompagnant merveilleusement la musique aux rythmes maintenant nettement accentués. Anthony, quant à lui, est écroulé sur le canapé avec le reste du pétard qu'il partage égoïstement avec Marc. En me levant pour les rejoindre, j'ai tout-à-coup la nette impression que les murs se rétrécissent au fur et à mesure de mon ascension. Je prends appui sur la table basse pour porter mon corps voûté et ne pas me cogner au plafond. Un peu oppressé par la petitesse de l'appartement, je me mets à vomir sur la table, sous les râles d'écœurement de mes comparses. Je gagne du terrain pour aller enfin me vautrer sur le sofa. Un peu malade, je n'ose plus bouger. Je me laisse aller à la musique qui me soutient et me porte. Mon esprit est apaisé par la drogue et par les sons que je découvre si beaux et nouveaux. Après un temps, je commence à énoncer mes pensées : " Je marche et c'est le vent... C'est moi qui suis lent... J'ai la musique comme un déclic dans mon cœur. Avec bonheur, je décolle dans cette atmosphère de sentiments tournés vers le firmament, vers le mur de pensées qui m'isole et me défait... Et je suis...je suis... je suis délivré ". Il est difficile de trouver les mots justes, difficile d'ouvrir la porte des pensées. En quête de mots forts, j'énonce : " Notre Père qui est aux cieux, que ton nom soit sanctifié ". Heureux d'être allé au-delà des limites de mon inconscient, je me laisse aller dans une douce torpeur, loin, très loin, de mes amis. Et je m'endors.

 

Le lendemain, alors que la place du village s'est vidée de son flot de fidèles sortants de la messe hebdomadaire, je m'installe avec d'autre jeunes sur le petit muret près de l'église. Certains sont allés en boîte. D'autres ont bu une grande partie de la soirée avant de devenir complètement amnésiques. Les plus casaniers, mais aussi les plus frais d'entre nous, sont restés devant un bon film à la télé. Marc et moi faisons part de notre « baptême », avec force de détails, quand Gégé nous interrompt en s'étonnant de notre mémoire infaillible. C'est vrai que je me souviens de tout et, grande découverte, je n'ai pas la gueule de bois. Malgré une espèce de morosité qui m'habite, je me félicite de cette expérience où ma vulnérabilité n'est pas mise à rude épreuve. Bien au contraire, nous étions tous en confiance, dans une sorte de refuge construit pour passer un moment dans le respect mutuel. Sur cette pensée, je délaisse les nauséeux, pour finir l'après-midi dans une partie de foot.

 

Bien que l'heure ne soit pas tardive, la nuit a déjà pris possession de la nature. Avant le repas, je prépare mon sac pour l'internat pendant que Rose-Line me fait réviser ma leçon de mots latins.

 

  • Acchilléa Collina.

  • Achillée Millefeuilles.

  • Epilobium Angustifolium.

  • Epilobe.

  • Bon, maintenant je te dis le nom français et tu dois me trouver le nom latin ! C'est trop facile sinon !

Je souris : Rose-Line ne se fait plus prendre à mes ruses. Il n'y a pas si longtemps, j'usais de ses services en prétextant n'importe quel jeu. Mais aujourd'hui, je ne dois plus y compter !

 

  • Linaigrette à feuilles étroites.

  • Eriophorum Angustifolium.

  • On dirait du coton !

  • Quoi ?

  • Ben l'Eriomachin !

  • Ah oui, c'est vrai...

Que j'aime ce moment passé avec ma sœur dans l'antre de ma chambre. Cette complicité, qui ne s'est jamais dégradée, me rassure et me donne la force nécessaire pour une nouvelle semaine loin d'elle. Je retrouve malgré tout le chemin du lycée avec sérénité. Maintenant orienté vers l'apprentissage d'un métier, j'accueille de bons résultats et mes stages m'offrent la possibilité de prouver mon sérieux au travail. Je n'ai pas encore d'idée précise sur ma future profession, mais la nature, la montagne et la vie en extérieur, reste mon objectif premier.

 

Il m'arrive encore de boire un nombre certain de bières avant de m'écrouler complètement hagard. Comme ce jour de fête champêtre où Rose Line est venue me chercher à la buvette pour me ramener à la maison. Quand je pense que j'ai traversé la place du village et la rue devant un nombre incalculable de gens, appuyé sur les épaules de ma petite sœur ! Même si elle possède le don du pardon d'une mère, aujourd'hui encore je me sens honteux. Cela ne m'arrive pas quand je fume tranquille pépère avec quelques acolytes. Décidément, l'alcool est une invention diabolique., Je n'y toucherai plus. Pourtant, mon « ange-gardien » sera témoin de comportements plus affligeant encore.

 

Me voilà maintenant à faire l'apologie de la « beu » que je consomme le week-end comme on pratique un loisir pour relâcher la pression de la semaine. Un petit joint que je roule avec compétence avant de l'allumer à la manière de Jérôme lors de ma première fois. Dans un esprit de partage, je le tends aux copains qui ne sont plus tout à fait les mêmes depuis que j'ai évincé l'alcool de mes fêtes devenues presque des cérémonies. Parfois, je fume rapidement pour assurer un bon délire en boîte ou au cinéma. On se roule un stick dans un petit coin tranquille, pas de collage, juste un petit filtre pour ne rien perdre, et l'affaire est dans le sac. Il arrive pourtant que rien ne se déroule comme on le voudrait. Suivant l'humeur du moment, si l'alcool fait mauvais ménage, ou pour d'autres raisons indécelables, le mauvais trip nous empoigne tout entier et ne nous laisse aucun répit. Comme ce jour où je suis sorti de mon corps : je le voyais et ne savais plus comment le réintégrer. L'angoisse s'est emparé de moi à l'idée de ne plus pouvoir maîtriser mon être.

 

La panique fut encore plus grande quand je me suis vu prisonnier de mes propres rêves, où se mêlaient le rêve et la réalité. J'étais dans l'impossibilité totale de savoir si j'avais retrouvé mes esprits. Quand je pensais sortir de mon trip, soulagé, une voix ou une illusion m'indiquait que j'avais basculé dans un autre rêve, dans un défilement rapide d'idées et d'images. Pris en otage, il me fallait lutter durant un temps indéterminé contre la folie.

 

Malgré ces avertissements, la tentation de fuir et de me cacher, comme quand j'étais enfant, est plus grande. Et mon argumentation est prétendument solide : je ne consommerai jamais des merdes comme l'héro' ou la coc'. Je me limite à la « beu » et uniquement en fin de semaine. Le seul fait que je puisse m'en passer toute la semaine discrédite une éventuelle dépendance. De toute façon, je ne vois pas comment on peut être dépendant de cette plante, sauf si on met des trucs pas nets dedans. C'est une drogue douce, franchement pas pire que de se boire un Ricard à l'apéro ! C'est pas un mauvais trip de temps en temps qui va faire de moi un junkie...

 

Suite



15/05/2012
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