les mots sillons

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6. Vendredi 6 juillet 1979

A la maternité, ma mère sera dispensée d’un prochain week-end encore tumultueux : le service d'un mariage de quatre-vingt-dix personnes prévu samedi soir. Dans son lit, les yeux clos, elle pense au peu de repos qu’elle aurait eu s’il avait fallu qu’elle assume, en plus, les deux baptêmes du dimanche midi. Elle n’aura pas non plus à supporter le blues de la soirée dominicale derrière le comptoir du bar. Dans mon landau, près d’elle, je la regarde dormir profondément. J’ai un peu faim, mais je ne le fais pas encore savoir de ma petite voix criarde et suppliante.

 

L’été a commencé avec son flot de touristes à l’hôtel, avec son lot de mariages, banquets, baptêmes, ainsi que le passage incessant de familles, randonneurs et habitués qui se posent au bar, en terrasse et partout où une fesse peut trouver refuge. Neuf mois dans le ventre maternel et je sais déjà que Francine boit un Ricard avec une tombée de sirop de menthe à 19h le dimanche soir, accompagnée de son mari et d’un tas d’amis avec qui elle a un rendez-vous tacite même jour même heure. Je connais chaque voix, chaque expression et accent des pensionnaires. Je sais que pour la prochaine noce, madame Vermillon ne veut pas s’asseoir à côté du témoin de son futur gendre. J’ai subi le stress de ma mère lors de la confection du plan de table de la dite noce !

 

Tout au long de ma conception, j’ai suivi, les travaux de l’agrandissement du restaurant avec une attention toute particulière. J’ai porté les angoisses de mon père, les pleurs de ma mère fatiguée, les disputes de mon frère et de ma sœur largués. Il fallait que tout soit prêt avant l’été. Les travaux n’avançaient pas. Le crédit n’était pas débloqué. Et moi, je me demandais s’il était vraiment nécessaire que je naisse.

 

Et puis il est arrivé, ce jour... Pas si grand que ça, aussi petit que je le suis, là, pelotonné dans ma grenouillère. La tête aussi ronde que la lune est pleine, coiffée de fins cheveux blonds en brosse descendant en pointe sur mon front. Quand un visage m’admire en me tendant un gros doigt dont je ne sais que faire, j’ouvre mes grands yeux bleus en levant les sourcils pour demander : « vous êtes sûr qu’il y aura une place pour moi ? »

 

Ma mère entend enfin mes gazouillis et me prend dans ses bras pour me sustenter. Je bois goulûment tout en regardant ses yeux toujours fermés. Je sais qu’elle resterait bien dans ce lit, toute la vie. Toute cette vie qu’elle n’a pas choisie. Il faut pas croire, l’addition était vite faite en ce temps là. Un temps pas si loin de moi d’ailleurs...

Mon père, dernier d’une fratrie de huit, voit ses frères et sœurs prendre le large. Il se retrouve avec une baraque vétuste et endettée jusqu’au cou. Une femme pleine d’enthousiasme et d’énergie arrive. Le flirt à peine consommé, et le mariage est déjà prononcé. Ça, c’est fait !

Le premier enfant débarque presque sans prévenir. Le deuxième suit largement de trop près et la petite maison familiale ne suffit plus aux ambitions qui dépassent mes trop jeunes parents. Mais la machine est en marche. Et même si on ne sait plus si, à un moment, un choix a été fait, le point de non retour est atteint. Il faut continuer.

 

Alors, continuons. Quand les mères de France retrouvent leur chez elles rempli de peluches et de comptines, ma maman regagne ce qui est devenu une entreprise pour se mettre au service des autres. Moi, je suis déjà dans d’autres bras et tente de croiser le regard d’un frère ou d’une sœur. Ils courent autour de moi, cherchent une aire de jeu tout en essayant de discerner ce qu’il faut faire ou ne pas faire.

 

En buvant mon biberon, ou quand je suis dans mon couffin à attendre, j’écoute et je ressens beaucoup de choses de cette vie de famille très active. J’apprends très vite qu’il ne faut pas « traîner dans les pattes ». Ce qui, en amont, demande une réflexion importante pour déterminer l’endroit qui sera un lieu de passage. Ainsi, tel de petits nomades, il faut se déplacer au gré des espaces vides, de la cave au grenier et des chambres à la salle de ping-pong dédiée normalement aux jeunes clients.

Je sais aussi quand « ce n’est pas le moment » : ni le matin, à l’heure des petits déjeuner des pensionnaires, ni le midi, où il faut manger rapidement dans la cuisine afin de laisser la place libre à la confection des repas, ni l’après-midi, où le bar est bondé, ni le soir, quand un groupe joue les prolongations et réclame des frites pour finir la soirée... Car malgré la fatigue, il faut poursuivre la longue journée sans relâche.

 

Tout cela, je le sais avant même de savoir parler ou marcher. Et, fort de cette expérience, quand mes petites jambes potelées pourront me porter, l’hôtel bar restaurant sera le décor de mes aventures burlesques, anecdotiques, émouvantes ou amères, vécues avec ceux qui passeront sur mon chemin, parfois avec ma fratrie, souvent seul.

 

Planté aux abords de la place, je ferme le cercle tracé par la mairie, l'église et l'école, gardiennes des générations et garantes des traditions du village. Je n’ai plus qu’à traverser le petit pont pour atteindre ma trop grande maison. Mais je reste là, sans pouvoir avancé un pas de plus... Suite



15/05/2012
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