les mots sillons

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7. Illusions

« Nous désirons tous ouvrir le cercle de la pensée

pour arrêter sa ronde stérile. »

 

Théodore Monod

 

J'ouvre les yeux sur les ténèbres. Mon ventre me fait mal. Un cailloux s'enfonce dans ma chaire. Je sens mon corps étendu sur la terre froide et humide. Je suis tombé ou me suis-je allongé ? Ai-je dormi ou me suis-je assommé ? Une minute ou plusieurs heures ? J'ai froid. Le cailloux me fait toujours mal. Il m'ordonne de me lever. Mon grand corps se déroule lentement, laborieusement et s'étire vers le ciel. Autour de moi, le paysage a changé. Un nouveau monde en deux dimensions, sans forme ni couleur, s'étire, sans profondeur. Une peinture où l'artiste mécontent a tout gribouillé de noir. Détruire pour reconstruire du mieux, du neuf, du propre. Effacer pour recommencer du meilleur, du  beau, du différent.

 

Je souris de bien-être à cette perspective. C'est vrai ! Et pourquoi ne réinventerais-je pas le chemin, le paysage ou le décor ? Sur la toile noircie de la nuit, je peins un jardin avec un grand arbre qui apporte une ombre bienfaisante. Sous cet arbre, jouent un jeune garçon et sa petite sœur. Dans une collaboration tranquille, ils fabriquent une cabane miniature. Autour, un petit jardin de mousse accueille des pâquerettes fraîchement cueillies. Lors des travaux de la maisonnette, ils discutent avec sérieux sur la répartition des tâches. Ils se conseillent mutuellement et se charrient gentiment sur des détails sexistes. Ils donnent et reçoivent avec cette simplicité induite par la confiance de l'un et l'autre. A l'intérieur de ce petit monde fait de bouts de nature, ils s'inventent une vie rien qu'à eux. 

 

Comme hypnotisé par ma vision, j'avance sur le petit chemin étroit, tel un funambule, et me prends « au jeu du peintre ». Le temps de reprendre mon souffle, j'efface et recommence. J'écoute une voix, comme si une étoile me murmurait à l'oreille. Je reconnais ce timbre sans aucune hésitation. Il est léger et fluide, clair, sans être criard. Une voix de petite fille qui chantonne les comptines et les chansons contemporaines que je lui ai appris avec mes faux airs de professeur. Elle récite en articulant avec application malgré les « r » étouffés et les « z » à la place des « s », rendant son récital attendrissant.

 

Je me laisse bercer par la musique qui m’entraîne un peu plus loin sur le sentier herbeux. Accompagné par mon alter ego, je plante un nouveau décor. Entre quatre murs d'un blanc vieilli et aux surfaces irrégulières, se trouvent une grande table au bois lourd et un mobilier rudimentaire où résonnent des pas. Ce sont ceux d'hommes vêtus d'une longue robe de toile de bure foncée. Ils s'affairent à préparer le repas en silence. Un regard, un sourire, un hochement de tête, une main bienveillante posée sur une épaule, sont leurs seuls dialogues. Je suis parmi eux, habillé de ce même tissu que j'ai adopté lors de mes vœux définitifs. J'effectue les mêmes tâches dans ces mêmes conditions de silence et de paix. Sans m'arrêter de marcher, je pose la paume de ma main sur mon cœur tout en appréciant cette image apaisante.

Suite



15/05/2012
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