les mots sillons

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8. Mercredi 6 juillet 1983

Mon père, en tablier blanc et pantalon à petits carreaux gris, me regarde souffler mes quatre bougies. Les poings sur les hanches, le sourire las, il ne s’excusera pas auprès de ses clients de prendre cet instant de répit. Fier de sa trouvaille, il me tend une superbe pelleteuse jaune qu’il n’a pas eu le temps d’emballer.

 

 

Avec mon frère et ma sœur, nous nous sommes réunis dans la petite pièce adjacente à la grande cuisine. Mes parents l’ont aménagée d’un canapé, d’une télévision, d’une table et de quelques étagères. Nous l’appelons « la maison » car, mis à part nos chambres, aucune autre pièce ne peut se qualifier de familiale. La bouche pleine de crème et de génoise, je demande à mon père combien ils seront à manger ce soir, ce qu’ils auront dans leur assiette et pourquoi on entend déjà de la musique. Mais lui n’est pas là. Physiquement présent, sa tête est dans le mouvement perpétuel de son activité professionnelle. Quand je lève les yeux vers lui, j’ai l’impression qu’il nous voit de loin. Comme s’il était sur une planète qui n’est pas la mienne. Il prend une ou deux photos en se demandant s'il y aura assez de gratin dauphinois, s’il n’a pas trop fait cuir la viande et surtout en se rappelant qu’il doit réparer la fuite derrière le bar à la fin du service.

 

 

 

Accoutumé à cette attitude, nous ne lui en tenons pas rigueur et poursuivons notre petite fête en nous agitant de plus en plus. Daniel, un tantinet nerveux, joue avec un morceau de gâteau dans sa petite cuillère, la transformant en catapulte. Il me menace de lâcher le doigt qui retient sa petite arme. D’un geste rapide et hasardeux, la pâtisserie au chocolat s’envole, et se retrouve coincée entre un carreau de mes lunettes et mon œil devenu borgne. L’éclat de rire générale provoque, mieux que l’anniversaire en lui-même, la complicité de tous et le retour de mon père parmi nous. C’est comme ça : la maladresse des autres, ou ma propre insouciance, fait de moi le clown de la famille. Ma curiosité naturelle amène des questionnements qui esclaffent mon entourage. Je ne comprend pas pourquoi j'attire ainsi les rires et les regards qui font de moi une cible gênée. Je sais qu'il n'y a rien de méchant mais, incapable de me mettre à la hauteur de leur raillerie, je ne peux m'empêcher de rougir honteusement. Alors, j'échappe le plus vite possible de ce tableau où l'adulte me met au premier plan contre mon gré.

 

 

 

Ma fratrie est déjà à fureter aux quatre coins du village pour un temps indéterminé. Quant à moi, je prend mon nouveau jouet et m’installe dans la cour pour ériger un tas de terre, en imitant parfaitement les bruits de la machine. Je peux rester là des heures, à l'abri des regards, sans même entendre mon père crier l’heure du bain. Petit à petit, je fais de mes jeux un univers tout entier, où j’irai m’engouffrer de plus en plus souvent, d’abord pour ne gêner personne, puis, avec le temps, pour ne pas être dérangé moi-même.

 

Tous les trois dans la baignoire, nous avons chacun notre place bien définie. Daniel et Céline m’encadrent, le premier à la proue de notre navire improvisé, l’autre pleurant de subir une nouvelle fois le robinet. D’une main énergique, papa nous lave de pied en cape, à la méthode du Taylorisme. Il s’absente une minute, nous laissant les cheveux encore pleins de shampoing. Absolument pas perturbés par notre nouvelle coiffe de mousse blanche, nous jouons paisiblement dans l’eau crasseuse. La notion du temps nous revient quand nos mains flétries nous poussent à aller, nus comme des vers, aux milieux des fourneaux, rappeler nos bons souvenirs aux parents déjà dans le tumulte du banquet arrivé en avance.

 

Il faut faire vite, l’exigence des clients n’attend pas. La sauce de la viande sur le feu ne doit surtout pas bouillir sous peine d’être immangeable. Nous finissons de mettre nos pyjamas devant la télévision qui relaye mon père soulagé.

 

 

 

Il sait aussi qu’à partir de demain, il pourra souffler et compter sur Claire et Maryvonne qui arrivent ! Claire et Maryvonne, avant d’être notre cousine et notre tante, sont notre bouffée d’oxygène, notre îlot dans la tempête, notre port après un long voyage. Claire et Maryvonne, la 4L, les promenades, la piscine, des repas autour d’une table, même les devoirs de vacances ont un goût de bonheur ! Claire a au moins quinze ans de plus que moi, mais elle joue comme nous ! Elle est le chef quand on est des indiens, et on doit bien manger à table. Elle emmène ma sœur faire des cabanes ou jouer dans les cascades. Moi, je pleure pour les accompagner. Mais je suis trop petit, alors Maryvonne me lit une histoire et détourne mon attention. Avec le pouce dans la bouche et ma grande couverture bleue, impatient, j’attends qu’elles rentrent en regardant la montagne. Le temps s’arrête pendant que j’imagine plein d’images que les reliefs dessinent pour moi. Dame nature me fascine déjà. On aurait voulu l'inventer, la créer de toutes pièces, c'est certain, elle ne serait pas aussi belle, aussi grande, aussi majestueuse, tellement... parfaite ! Perdu dans mes rêveries, je ne les entends pas revenir de leur aventure, trempées, boueuses, avec des airs de vainqueurs. Par contre, l’odeur du caramel que Claire fait fondre dans la casserole, m’attire dans la « maison », tel le loup de Tex Avery. Dans un silence respectueux, nous dégustons le grand morceau de caramel durci, enroulé autour d’une baguette chinoise.

 

 

 

Les quelques semaines passées ensemble file à une vitesse fulgurante. Il faut déjà se quitter. Après avoir demandé, répété, insisté, prié Maryvonne de rester encore un peu, nous regardons partir la petite voiture aussi chargée de bagages qu’elle l’est de souvenirs. Maintenant, seul le mois de septembre nous apportera la vie de famille que nous espérons.

 

Nous retrouvons la rentrée des classes avec joie, la maison est plus calme, et les mercredis nous partons en famille pour tenter d’ouvrir une parenthèse à cette vie qui nous est difficile à tous. Dans la voiture, je suis contre la vitre à regarder défiler le paysage. Sans aucun effort, et sans en avoir conscience, mon cerveau devient cotonneux. Un doux brouillard m’enveloppe, jusqu’à ce que plus rien de l’extérieur ne m’atteigne. 

 

Et une fois encore, je me suis abandonné sur les marches du petit oratoire, regardant le diaporama de mon enfance. Mon énergie ne m’a pas quitté, je me lève de tout mon grand corps charpenté et, pour la dernière fois, tourne le dos au village...Suite



15/05/2012
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