les mots sillons

les mots sillons

8. Samedi 17 janvier 1998

Petit rien dans l'immensité neigeuse, slalomant entre roche et rocaille, mon surf trace un chemin sinueux avec élégance. Burton, Head, Ride, Völkl, Nitro... Seules couleurs dans ce paysage, mes vêtements de marque me collent à la peau. Bardé de cette armure factice, je me lance dans la pente abrupte et ravinée. Grisé par la vitesse, je frôle le danger avec délectation. Ici, j'évite un rocher de justesse. Plus bas, je contrôle de justesse un atterrissage après la surprise un tremplin naturel. Dans le couloir, je n'ai pas le temps de m'écarter de la plaque de glace sur laquelle je dérape calé sur mon carre intérieur pendant plusieurs mètres. Je sors du boyau dans un cri d'ivresse provenant du plus profond de mes tripes. Je risque donc j'existe !

 

Pour sentir leur être ancré à la terre et à leur histoire, certaines personnes n'ont besoin que d'une vague d'eau salée glissant sur leur peau ou le vent effleurant leur joue. Moi, je suis comme en flottement perpétuel dans un corps traversant une réalité qui ne m'atteint pas. Alors, je tente de laisser mon empreinte en m'enivrant d'aventures périlleuses ou absurdes. C'est pourquoi, parfois consciemment, tantôt involontairement, je vais aux frontières de mon existence sentir mon corps vibrer pour y faire résonner la vie de force.

 

Un arrêt brutal m'engloutit dans un nuage de poudreuse. Posté en bas de la pente comme une espèce de yéti, seul maître sur mes terres, je savoure ma victoire contre la reine des lieux et ses écueils. Mon cœur bat de frayeur. Mes jambes flageolantes ploient sous la fatigue. Mes poumons crient sous l'air glacial qui saisit mes doigts. Mon corps et mon esprit se rejoignent dans une même émotion. Enfin, ma tête et mon corps ne font qu'un. Tel un indien victorieux après la bataille, je lève un poing au ciel en criant ni fierté, ni prétention, mais simplement l'exaltation de trouver le chemin de mon être et de mes sens.

 

Sur ce point d'exclamation, je tourne le dos à la montagne pour redescendre plus paisiblement vers les pistes droites et lisses encombrées de skieurs. Je laisse retomber l'euphorie tout en négociant des virages amples et gracieux jusqu'à la station. Je regrette de ne pas pouvoir partager cet intense moment que j'aimerais transformer en souvenir avec d'autres, ces autres qui me traiteraient de fou et de danger. Ignorant leur remarque, j'aurais ri sans réaliser l'évidence.

Je rejoins distraitement la station où le gris du béton et les néons agressifs des commerces supplantent le bleu du ciel et le blanc immaculé de la neige. Je déchausse lourdement mon surf avant de déambuler maladroitement dans le flot des anonymes, à contre-rythme de leur agitation primitive. Soudain, je ne me sens plus à ma place... En sortant du lycée, je suis rentré à la maison uniquement pour prendre mes affaires et filer vers les sommets. Je ne pensais qu'à cette neige tombée toute cette foutue semaine. Je ne songeais qu'à être le premier à inscrire ma trace sur la pente vierge. Et je l'ai fait ! Putain que c'était bon ! Mais maintenant...

 

L'obscurité naissante m'enveloppe tout entier assombrissant mes pensées. Planté au milieu de l'activité bouillonnante de cette fin de journée, ma mémoire me ramène aux turbulences de mon enfance, à la foule de clients qui habillait mais solitude. Sans plus tarder, je cherche à fuir le spleen qui me gagne comme un animal vorace. Je dois partir là où je peux devenir inatteignable.

 

Le pétard que j'ai pris soin de préparer ce matin, protégé dans un petit sac congélation, attend d'être apprécié. Il est parfait, magnifique, avec son extrémité soigneusement torsadée.

La flamme me réchauffe momentanément le visage, grille le bout de la cigarette et laisse échapper une première bouffée qui envahit directement mes poumons. Salut les cons ! Gardez vos bières, j'ai mon chichon. Deuxième bouffée : je n'ai plus froid, je n'ai pas faim, les néons s'adoucissent. Je laisse aller ma tête contre le mur douillet. Troisième bouffée : les cons me font marrer, ils s'engueulent comme des oies autour d'un quignon de pain. Le gros ronchonne : « Mais pourquoi les skis ne rentrent pas dans la voiture, alors que ce matin même, j'ai réussi à les caser ? ». Quatrième bouffée : le gros s'est calmé. Des jeunes, chaussés de ridicules « bottes de la lune », s'esclaffent en se pochardant. Ils ne ressemblent à rie avec leur biture. Cinquième bouffée : foutez-moi la paix, je pars...

 

Les vapeurs cannabiques n'empêchent pas le froid de pénétrer entre les mailles de mon blouson. Comme un bateau abandonné de son capitaine, je me laisse aller jusqu'à un porche un peu excentré de la station bouillonnante et des touristes parasites.

 

A l'abri, le dos appuyé contre un mur, je laisse mes genoux se replier lentement jusqu'à ce que mes fesses se posent sur le sol.

  • T'aurais pas dix balles ?

Je me tourne en direction de la vieille voix rocailleuse qui me répète dans un souffle fatigué :

  • T'aurais pas dix balles ?

Habitué à ce genre d'interpellation, je fais le fond des poches de ma combinaison de surf pour lui lancer deux euros cinquante.

  • T'es un bon gars, toi !

Il me tend une vieille bouteille en plastique remplie d'un mauvais vin. Comment lui dire que je n'ai absolument pas envie de sa piquette ? En sortant mon petit sac congélation, je compose une moue complétée d'un gentil sourire pour refuser son invitation sans attirer son agressivité.

  • AAAh ! Tu fumes cette merde ! Tu sais que c'est de la saloperie ton bazar ! Ça t'embrouille le cerveau, ça ! Pas bon... Mon pote, vaut mieux un bon coup de rouge, ça au moins c'est honnête ! Me sermonne-t-il avant de cracher ses poumons dans une quinte de toux à faire vibrer les murs.

Tout en préparant mon joint, je lui démontre les avantages du pétard en comparaison de l'alcool avec la patience et la philosophie acquise avec les premiers cônes.

 

  • Toi, demain, t'auras un mal de tête de chien avec ton pinard. Moi, par contre, c'est plus naturel, tu vois ! Toi, tu peux plus te passer de ta vinasse, alors que moi, je peux rester une semaine sans fumer, ça ne me manque pas ! Un p'tit pèt' de temps en temps pour relâcher la pression, c'est rien !

  • Ah ouais, et t'en es à combien de « p'tit pèt' » ?

  • Ben, un après ma descente et un maintenant. Rien de grave quoi !

  • Et pis après, c'est la cocaïne, et pis l'héroïne, et toutes ces putains de merde de foutues drogues, tu vas voir ! Moi, je bois mon canon, mais après, plus rien !

  • T'es dingue. Je touche pas à ça moi. Un p'tit trip à la beuh ça me suffit.

  • « Un p'tit trip à la beuh... » me répond l'ivrogne en me singeant...

 

Non seulement sa provocation m'amuse, mais il me donne une formidable occasion de continuer ma pseudo conférence. « Tu vois, mec, je fais de mal à personne. Ce que je veux, c'est simplement m'évader un coup, prendre le recul nécessaire pour supporter ce bas monde, tu comprends ? Un monde de dingue ! Regarde-les, à courir pour aller où ? Ils se bouffent le nez, se prennent la tête ! Moi, ça me fait chier, tu vois ? »... Je m'écoute un peu parler, c'est vrai, mais ce que je dis ne me déplaît pas non plus. Mon petite complexe de supériorité n'intimide pas mon vieil acolyte. Lui, qui en a vu d'autre, comprend qu'il ne faut pas me laisser repartir ce soir et m'entraîne dans un centre d'accueil de nuit.

 

Dans le grand dortoir, que je trouve tout de suite très accueillant avec tous ces gens qui m'ont l'air sympathique, je continue à palabrer avant qu'une tête hirsute ne m'interpelle :

  • Vous n'allez pas la fermer, les deux rescapés des glaciers !

  • Paix mon pote, ta mélodie de vie est forte, elle inonde la pièce et nous transporte dans la...

  • Ta gueule !

  • Il a fumé les gars, rien de grave, essaye de tempérer le vieux sans domicile.

  • J'vois bien qu'il est pas net mais c'est pas une raison pour faire chier !

Devant la nervosité évidente du groupe, j'abandonne toute tentative de communication voyant qu'ils ne sont pas en mesure de prendre conscience de la magie de l'instant. Je suis terrassé et n'ai plus que l'envie de me laisser aller au fond de ce lit qui m'accueille temporairement.

 

 

Suite



15/05/2012
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