les mots sillons

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9. Dimanche 18 janvier 1998

Après une nuit peuplée de rêves aux consonances chamaniques dans une ambiance des plus mystiques, je fuis mon refuge qui n'a plus l'ambiance chaleureuse de la veille, dessinée par les vapeurs du hash. Sur le seuil, j'ai une dernière pensée pour mon compagnon d'un soir, mais ne me retourne pas. Nous savons tout deux que notre rencontre n'était qu'un jalon éphémère sur le chemin de notre vie. Une petite bouée sur laquelle on se repose un instant avant de repartir à la recherche d'un port. Pour ma part, j'ai la chance d'avoir un vrai foyer et en prend la direction après avoir retrouvé ma voiture sur le parking pas encore occupé par les skieurs. Les effluves provenant de la boulangerie me font regretter mon don d'hier soir que le vieux dépensera dans une bouteille de mauvais vin. Un peu coupable de ce jugement, je compte mes derniers euros. Ils me serviront à prendre l'autoroute pour regagner la maison. Malgré les gargouillis de mon ventre, j'esquisse un sourire à l'idée du repas que papa aura certainement préparé : qu'est ce qu'il se fait plaisir au fourneau, maintenant qu'il ne cuisine plus que pour nous !

 

Noir Désir beugle dans mon autoradio en décalage avec le visage paisible et souriant de ma sœur qui se dessine dans ma mémoire. Elle me regarde avec bienveillance et me demande si j'ai bien dormi, si je n'ai rien oublié... Je me retourne rapidement... Mon surf ! MERDE ! J'ai laissé mon surf... Ce matin, je ne pensais qu'à me tirer de cet endroit glauque qui me foutait un cafard de misère, mais j'en ai oublié ma planche ! Putain de merde ! Tout en accélérant bien au-delà de la vitesse autorisée, j'analyse, pour la énième fois, ce défaut qui me caractérise si bien : perdre, oublier, casser, comme une seconde nature. Je ne suis pas un enfant gâté, ni un capricieux qui se fiche de la valeur des choses, mais je n'arrive pas à m'accrocher à l'instant présent. Mon corps est ici, mon esprit est ailleurs, dans une espèce de monde parallèle, construit il y a des années, pour me protéger du monde extérieur. Aujourd'hui, je ne peux plus rien y faire. Seul mon inconscient détient le secret de cette absence qui accompagne mes actes. Je ne fais que subir et m'accoutume en me définissant comme maladroit et « tête en l'air ».

Comme d'habitude, je relativise très vite et pense que Christian me trouvera une petite occasion au fond de son magasin de sport !

Le dossier « surf » classé, mes pensées me guident naturellement vers une autre nécessité. Je m'arrête sur un parking et trouve rapidement un téléphone.

 

  • Allo ?

  • Ouais, c'est Gaby... T'aurais de la beuh ?

  • Nan, que du shit !

  • Tu te gardes l'herbe pour toi ou quoi ?

  • Qu'est ce que ça peut te foutre !

  • Bon, va pour une barrette, dans une heure ?

  • Ok !

 

Arrivé sur les lieux, je retrouve mon vendeur sans effusion amicale. J'achète ma barrette de résine et fait un détour par le tabac. Une fois fourni en matos, rasséréné, je peux prendre la direction du village. Mes parents me reçoivent avec des yeux interrogateurs en me rappelant que ma majorité ne m'autorise pas à disparaître deux jours sans laisser de nouvelles. Et moi de leur répondre, avec une pointe d'irritabilité, que si je suis là, c'est que tout va bien ! Mais mon père n'en reste pas là et campe derrière ma porte de chambre pour répliquer que tant que je vis sous leur toit, j'ai intérêt à suivre leurs règles ! Bien que je lui donne raison, je ne peux m'empêcher de contrer ses dires, mais d'une façon plus agressive que je ne l'aurais voulu. Sans en connaître la cause, je me trouve à bout de patience et pique une colère sous les paroles moralisatrices bien légitimes de mon père. Bien que ses yeux dessinent une nuit blanche remplie d'inquiétude, je n'ai aucune pitié et fonce sous la douche que je souhaite apaisante.

Daniel, qui s'autorise un allongement de délai avant de quitter papa/maman malgré ses vingt-quatre ans et son entrée dans la vie active, nous rejoint à table. Manger en famille un dimanche midi relevait de la science fiction il y a seulement quelques années. Nous abordons souvent ce nouvel aspect de la vie, quand, vers onze heures, les premiers clients s'engouffrent dans le restaurant qui se trouve juste à l'étage du dessous. Heureux de ne plus être les personnages de cette comédie récurrente, nous ne nous berçons pas d'illusions : les murs sont encore la propriété de mes parents. Il suffirait d'un faux pas des gérants pour que père et mère redeviennent cuisinier et serveuse. Maman pousse un énième soupir de satisfaction suivi d'un « qu'on est bien ! » rempli de gratitude, quand Rose Line vient s’asseoir sur mes genoux pour finir son dessert.

  • Tiens ! On a reçu un courrier de Céline ! Je fais couler le café et je vous la lis.

 

Ce n'est pas que je me fiche des péripéties saisonnières de ma sœur mais il me faut déjà prendre congé pour me faire mon petit bédo. C'est mon café à moi, mon petit plaisir d'après le repas en digérant peinard dans ma nature.

  • Salut Gaby ! M'interpelle Gégé du haut de son balcon, t'es en stage cette semaine ou au lycée ?

  • Je suis en stage …

  • Bon super, j'avais justement besoin de toi pour l'observation, Géraldine est en formation, je peux compter sur toi pour les trois semaines ?

  • Ouais, bien sur, je passe te voir toute à l'heure ?

  • D'ac, à toute !

 

Tout en fumant mon joint, je pense que j'ai eu une sacrée chance d'être accueilli dans cette association pour mon apprentissage. Non seulement son activité de sauvegarde de la faune me passionne, mais en plus je n'ai qu'à faire cinq cent mètres pour la rejoindre. Un matin de l'année 1987, le gypaète barbu, cette espèce de grand vautour, est arrivé sur la place du village dans une immense cage. Ils vivait ses derniers instants de captivité sous nos yeux admiratifs de gamins. A ce moment là, j'étais loin d'imaginer que je travaillerai un jours pour lui. Dix ans plus tard, le hasard fera que ma première année d'apprentissage coïncide avec la réussite de leur première nidification. Et c'est ainsi que le Gypaète a retrouvé enfin sa place légitime dans les Alpes.

Pendant les trois prochaines semaines, je vais camper face au nid que le couple de rapaces a installé dans le creux de la falaise. La durée de leur vol, leur direction, le retour au nid, la nourriture qu'ils ramènent, la bonne santé de leur petit, leur défection... rien ne devra m'échapper.

En sortant de « mon » bois je retrouve quelques amis prêts pour une partie de foot. En fin d'après-midi, le dos en sueur, je rejoint Gégé dans son petit studio où Il ne m'a pas attendu pour fumer un premier joint. Je sais qu'il partagera généreusement celui qu'il est en train de rouler. Déçu, je m'aperçois que les effets ne sont plus aussi immédiats qu'au début. Alors, loin de penser que je puisse être dépendant, j'augmente le nombre de pétards ou, tout simplement, la dose de cannabis dans les mix. D'ailleurs, mon complice ne se prive pas et met le paquet dans ce deuxième pétard dont l'énormité me surprend moi-même. Tard dans la soirée, un peu glauque, je rentre à la maison me coucher sans avoir mangé.

 

Suite



15/05/2012
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