les mots sillons

les mots sillons

Et si c'était nous ? 1/3

 

Monsieur Chemain rentre chez lui fourbu et fatigué. Mais il est heureux : à 17 h, le soleil ne touche pas encore l'horizon, il troquera son costume-cravate contre un vieux jean et un t-shirt usé pour visiter son jardin. Monsieur Chemain aime son jardin, ses quelques légumes qu'il fait pousser à la méthode "tout bio", ses fleurs qu'il admire derrière sa baie vitrée et cet arbre qu'il a vu naître il y a 30 ans, le jour de l'achat de la maison. Sur une des branches du pommier, il a construit un petit nichoir douillet où naissent chaque année, à la même époque des petites mésanges. Monsieur Chemain sort de la voiture un peu moins fourbu, un peu moins fatigué à l'évocation de ces pensées.

Il ouvre la boîte aux lettres en lançant un signe amical à son voisin. Il ne parle pas souvent avec son voisin, disons qu'ils ne s'arrêtent pas à refaire un monde déjà bien trop compliqué à leur goût. non. Monsieur Chemain et son voisin s'adressent des bonjours sincères et enthousiastes. Ils leur arrivent de se dépanner mutuellement pour recharger la batterie de la voiture ou se prêter main forte en emménageant le canapé d'angle tout neuf. Mais pour ce soir, Monsieur Chemain rentrera chez lui, il embrassera sa femme, lui demandera des nouvelles de sa journée et la regardera, non avec les yeux de cet amant fougueux qu'il fut, mais avec toute la tendresse et l'amour d'un homme qui ne regrette rien. 

Sa main posé sur la hanche féminine, il remarque une petite ride inhabituelle sur le front de sa femme. Les yeux froncés, la bouche pincée, elle s'efforce pourtant à lui rendre son baiser avec le plus de naturel possible. Elle ne veut pas l'inquiéter, pas maintenant. Alors, lui arrachant le journal des mains, elle tente de faire diversion : "va vite te changer, ton potager à besoin d'être arrosé !" mais le ton n'y est pas, sa voix s'est cassée. Il connaît celle qui a déjà partagé plus de trente ans de vie avec lui. Bien qu'il fasse mine de l'écouter dans un petit sourire complice, il sent l'anxiété le gagner. Il sait, mais entrera, lui aussi dans le jeu de l'autruche. Il monte les escaliers quatre à quatre, change de vêtements comme on change de peau et sort dans son jardin en criant à son épouse que ce soir ils feront leur premier repas en terrasse "... et sort un bon vin !" lui lance-t-il en s'éloignant dans sa jungle domestiquée. 

Sur la table, oublié, le journal crie son titre gras et dégoulinant :

 

 

 "Ils sont là !"

Suite



13/05/2012
0 Poster un commentaire
Ces blogs de Littérature & Poésie pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 36 autres membres