les mots sillons

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12. Eté 2001 - Vers un hiver trop long

Après une première année théorique dans un centre de formation des Alpes du Sud, il est temps pour Gabriel de prendre la route des alpages.

Plusieurs jours de transhumances sont nécessaires pour mener plus d'un millier de brebis en pâturage. Des nuits sans sommeils et des journée de tensions viennent à bout d'un voyage digne d'une caravane médiévale dans le désert. D'étape en étape, les bêtes aussi nerveuses et fatiguées que leur berger arrivent sur le plateau où ils séjourneront quelques jours avant de repartir vers des pâturages plus vert. Comme un père s'occupant du repos de ses enfants avant sa propre détente, Gabriel mène son troupeau sur les hauteurs accompagné des trois chiens patous pour leur protection. Avant de redescendre à la cabane où il s’installerait, il compte rapidement ses 1870 bêtes et vérifie qu'il n'y ai pas de « boîteuses ». Bien que la nuit commence à prendre le pouvoir, Gabriel se pré-occupe du bon travail des patous pour apaiser son inquiétude au sujet des brebis peu habituées aux chiens. Enfin, il se rend au pied de la pente, juste à la naissance de la montagne, où sa cabane de pierre l'attend. Elle tourne le dos aux éboulis de cailloux qui ont déjà enfoui le mur arrière. La porte s'ouvre sur une seule pièce dont la surface est égale au volume de la maisonnette. Sur la façade opposée, est installé un panneau solaire permettant d'allumer une lampe extérieur et une ampoule pendu au plafond. Pour ce qui est du chauffage, du bois attend d'être consumé dans le poêle, il faudra tout de même aller en rechercher pour les jours à venir et faire un petit stock pour l'estive à venir. Les brebis sont peureuses et les chiens dressés à protéger, ici tout est instrument professionnel. Le travail est la seule activité de la journée avec la solitude pour compagnie.

 

Depuis toujours Gabriel possède le gène rustique des gens de la terre qui ne craignent pas de vivre une existence rudimentaire. Malgré tout, la fraîcheur de l'aube qui s'infiltre par les pores de la petite maison le paralyse de froid et, comme chaque matin, il lutte contre l'étrangère des aurores pour garder un peu de sa chaleur corporelle. Comme chaque matin, elle aura raison de lui et le pousse hors du nid. Assis sur le bord de son lit, Gabriel met son bonnet de laine comme un myope chausse ses lunettes avant même d'avoir éteint le réveil. Il tend le bras jusqu'au pantalon et pull qu'il enfile rapidement. Rassemblant toute sa meilleur volonté, il se dresse de tout son grand corps effilé pour affronter le jours.

 

Ses premiers gestes sont pour les soins apportés aux brebis. Sur le pas de sa porte, le corps endoloris par une nuit frisquette, il s'étire jusqu'au firmament. Après une soirée solitaire à calmer son angoisse naissante dans les vapeurs cannabiques, le berger se retrouva apaise dans l'embellie du petit jours. Ici, sans télévision, ni téléphone portable, ni internet, la météo se lit par la fenêtre et les nouvelles sont données aux cinq sens. La clarté de l'horizon éteint les étoiles une à une et présage une belle journée. Cette seule perspective le rend de belle humeur. Il ne subira pas les piétinement dans la boue, les vêtements toujours humides, le troupeau irrité par les orages ou dispersé dans le brouillard... Dans les alpage le soleil est un Dieu que Gabriel prie chaque soir afin qu'Il lui rende la vie plus belle. D'ailleurs, les brebis avouent être du même avis par leur bêlement sereins et détendu. Leur chant accompagnent Patou qui descend de la petite crête d'où il dominait le troupeau. Il a fini sa garde et retrouve son maître. Le chien est accueilli par une tape amicale sur l'encolure avant de recevoir son petit déjeuner composé de croquettes et de restes de repas. Parfaitement réveillé, Gaby rejoignd ses bêtes. En se rapprochant, il observe le comportement général du troupeau. Une agitation importante peut être l'angoisse d'un chien errant venu pendant la nuit. Des bêlements anormaux peut être générés par l'une d'elle malade. Il faut alors la séparer de ses congénères pour lui apporter des soins particuliers. Il y a aussi quelques sabots à curer, la traite de quelques bêtes pas encore complètement tarie avant la monté en alpage, le contrôle d'une patte abîmée ou d'une blessure en cours de guérison.

Une fois les premiers soins administrés Gabriel s'en retourne à la cabane se frottant le front irrité par la laine du bonnet. Aucune montre ne lui indique qu'il est l'heure de remplir son estomac. Avec la gestuelle du paysan qui vit avec la lente trajectoire des astres, Gabriel prépare un café dans une cafetière italienne noircie par le feu du fourneau à bois. Au rythme du bouillonnement chaleureux de l'eau frémissante, il sort son couteau de la poche pour trancher une large tartine de pain qu'il beurre sans économie pour accompagner son morceau de fromage. Sans vraiment réfléchir au bon assortiment des mets que sa table lui présente, il pioche ici un bout de saucisson, là un reste de poulet froid, du bout de sa lame il découpe consciencieusement la petite croûte de cette merveilleuse tomme et jette un sort aux deux dernières tomates qu'il croque à pleines dents. Demain, on lui apportera un nouveau ravitaillement. Il sera temps d'aller sur un nouvel alpage dont il est entrain de reconnaître le tracé sur une carte éprouvée par les petits déjeuners gargantuesques. La cafetière ronfle de son nectar que Gaby se sert généreusement. Avec sa tasse fumante et son paquet de tabac, il s'en va sur le haut veiller sur ses brebis. A le regarder, comme ça, assis sur l'herbe rase, sa tasse de café posée délicatement à côté de lui, le temps de rouler consciencieusement une cigarette, vous jureriez qu'il ne fait rien. Peut-être même que vous souhaiteriez sa place dans cette espace sans limite ni patron. Mais détrompez-vous. Cette placidité que son grand corps affiche n'est qu'apparence. Ce que vous ne voyez pas, ce sont tous ses sens en éveil permanent pour toujours garder le contrôle sur son immense troupeau. Une cloche qui «s'emballe» et c'est peut-être d'une bête apeurée par des touristes bravaches, des pierres qui roulent peuvent être l'indice de quelques brebis égarées qu'il faut aller rechercher dans un pierrier, des bêlements affolés sont peut-être ceux de deux béliers encornés ou d'une bête blessée... être attentif et bienveillant dans une journée de solitude qui s'étire aussi loin que la ligne de crête qui sépare le ciel de la terre, n'a rien d'enviable pour un jeune homme de vingt-deux ans.

 

Un avion traverse le ciel. Le cri d'un rapace amené par le vent. Deux randonneurs marchent le nez sur leur chaussures. Un sandwich, une pomme, une cigarette. Sous les sabots d'un chamois, des pierres tombent et hurlent de leurs éclats cristallins. Les jumelles à porté de main Gaby apprécie la bête farouche et libre sur son promontoire. Deux avions, leur traîne de fumée s'allongent dans le ciel. Ce mauvais signe pour le temps est une bonne nouvelle pour les bêtes qui brouteront une herbe plus grasse. Une cigarette mélangée à un peu de résine se laisse consumer entre les doigts jaunis de l'homme qui attend le soir. Un petit groupe de brebis s'agitent. Le berger s'élançe en direction du bruit : «Pourriez-vous vous éloigner des brebis s'il vous plaît ? » crie-t-il aux quelques touristes qui se sont mis au défis de traverser le troupeau. Les personnes gênées d'être admonesté comme des gamins, lèvent un bras en signe de capitulation avant de reprendre leur chemin.

 

« Allez mon gros, on rentre ! » Gabriel interpelle son chien comme on invite un ami à sa table. Il est encore tôt, mais son repas de midi a été frugale et il veut prendre son dîner à la lumière du jours. Gabriel s'attable dans le petit soleil de la fin d'après midi. Un petit banc de pierre devant la cabane est parfait pour son festin. Une bière dont il déguste la première gorgée avec délectation, accompagne un morceau de viande froide et des patates sur lesquelles il fait couler avec gourmandise un morceau de tomme fondu. « tiens, t'en veux un bout ? » Patou lève sont gros museau blanc et happe d'un coup de mâchoire un morceau de gras qui lui est jeté. Le berger mange lentement chaque bouchée devant le paysage qui se laissait envelopper de la fraîcheur du soir. « Demain on change d'alpage mon vieux... » Dit-il en se roulant un autre joint.

 

Des journées entourées uniquement de ses chiens et d'un troupeau de bêlement, des soirées de solitude rempli de dialogues avec soi-même, un quotidien rythmé par les gestes d'un ascète tibétain, auront raison d'un homme qui n'a pas l'équilibre psychique suffisamment fort pour surmonté une voie qu'il pense avoir choisi.

 

Car n'est-ce pas une succession d’événements depuis la naissance qui mènent chaque individu à faire des choix insidieusement engendrés par la vie ?

 

Dans le silence de la nuit, Gabriel inonde les étoiles d'une fumé âcre qui lui a lavé le cerveau de l'angoisse naissante.

 

A quelle moment de notre existence peut-on ouvrir une parenthèse et permettre à notre libre arbitre de transformer notre dessein en destin ?

 

D'un geste machinal, il attrape dans le fond de sa poche un petit morceau de résine rationné qu'il mélange à son tabac.

 

Une bonne ou une mauvaise rencontre, la chance ou la fatalité, l'envie, la force ou la volonté, qu'est ce qui nous permet ou non de trouver une issue à la spirale de notre histoire ?

 

A grandes bouffées, Gabriel consume inconsciemment ce qui est devenu l'issue de sa spirale.



14/05/2017
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