les mots sillons

les mots sillons

Le vieux chêne 2/4

 

- Je ne l'ai pas tué, rassure toi. Mais quand mon sang a cessé de marteler mes tempes, c'est celui de mon père que j'ai vu sur son visage défiguré. A cet instant, j'ai su que ma vie ne serait plus jamais la même. J'ai regardé la grange, immense, ce père une dernière fois et je suis parti. 

 

- Et votre maman ? dit Louise dans un murmure

 

- Ma mère elle savait depuis toujours que ça se terminerai par un drame. Avant que je franchisse les limites de la ferme, elle m'a appelé du fond de la cuisine. J'ai bien hésité à lui obéir : tu sais chez nous les larmes et les grandes embrassades dévoilaient notre fragilité que nous ne pouvions pas nous permettre de mettre au grand jour sous peine de claquer sur place. Mais je lui devais bien un dernier "au revoir".  Malgré ses yeux brillants, elle est resté forte. Il le fallait. Elle m'a tendu une petite boîte en fer blanc dans laquelle y étaient déposé toutes ses économies et m'a dit : "Il t'aimait mais n'a jamais su te le dire". Je vais être honnête avec toi Louise, j'en avais rien à foutre, en tout cas à ce moment-là. J'ai pris la petite boite en disant un merci à peine audible, là j'ai plutôt honte... mais c'est comme ça. Je me suis retourné, j'ai traversé la grande coure et, avant de franchir la barrière, j'ai mis dans ma boîte, comme un souvenir, une poigné de glands tombés du grand chêne. J'en avais gros tu sais, je ne voulais pas que ça se termine comme ça...

 

- C'est pour ça que Christophe...

 

- C'est pour ça que Christophe n'est pas très expensif, termina Gilbert. Mais mon père n'est pas le seul fautif, moi aussi j'ai ma part. Cette expérience m'a fait croire que je pourrais régler tous mes problèmes avec mes poings. Quand j'ai fais mes premiers pas d'homme libre hors de la maison familliale, j'étais comme un jeune coq orgueilleux prêt à me faire "enfin" respecter. Tu parles ! Partout où je passais je finissais par cogner le premier qui me contredisait : dans les fermes où je me faisais embaucher, pour une fille dans un bal, contre un snobinard dans la rue... partout. J'étais seul... seul et con... Et tu sais où fini un garçon sans cervelle et sans toit ? 

 

- ...

 

- Tu le sais hein ? et oui, ça fini en prison. J'étais comme un gland en boîte ! clame Gilbert pour détendre l'atmosphère, devenue lourde sous les confidences du vieil homme. Les yeux fixés sur son petit garçon jouant dans les branchages bourgeonnant, elle réalise la tâche d'une vie à accomplir. Son papa est le chêne et elle la maison... 

 

- Avant de me retrouver vraiment en taule, j'ai eu du sursis biensur... Mais j'avais la tête dure. J'ai trouvé un semblant de famille au milieu de lascars qui n'avaient plus rien à perdre. Notre loisir préféré était de faire peur. Il n'y a que comme ça qu'on existait... Et puis on s'est pris au jeu, l'adrénaline n'était plus suffisante et nous avions toujours besoin de comparer notre virilité et nos tas de muscles de petits cons. Et moi il fallait que je me démarque des autres pour attirer le respect : mon but suprême, ma quête. J'étais capable de n'importe quoi, et je l'ai fait : de mes mains nues j'ai envoyé le gorille d'une discothèque dans un fauteuil roulant... j'avais gagné le respect des autres, mais j'avais perdu ma propre estime.

 

 

A partir de là, je n'ai cessé de m'enfoncer encore plus dans le marécage de ma vie... En taule, je ne faisais que prolonger ma condamnation en frappant prisonniers et matons confondus. J'étais devenu une terreur aux yeux de tous, mais, Louise si tu savais comme j'étais malheureux de ne pouvoir trouver un autre chemin pour faire comprendre ma misère.

 

- et comment vous avez fais pour... ? 

 

- Pour en venir là, dans ce jardin, avec toi, mon Christophe et ton petit ? Ah ma fille, J'ai été sauvé par la terre !

 

 

Suite



13/05/2012
0 Poster un commentaire
Ces blogs de Littérature & Poésie pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 35 autres membres