les mots sillons

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Chat Leurre

En hommage à celle qu'on nommait La Gabie,  

décédée assise prêt de son poêle,

son chat sur les genoux

Sur le grand buffet du salon je me fraye un passage entre les bibelots de ma vieille maîtresse. Je m'arrête un instant à côté du ridicule dauphin qui vire au mauve signe de beau temps, et m'assois sur le petit napperon plus tout à fait blanc pour me lécher consciencieusement la patte et me retire un brindille qui gênait mon agile progression. A nouveau sur mes quatre pattes, je ne manque pas un tour d'horizon pour estimer le meilleur circuit : derrière le pot de fleur afin de dire un petit bonjour au bonhomme en plastique même pas lavé et qui porte son échelle depuis des années ? ou vais je prendre la direction des jolies poupées bien rangées les unes à côté des autres de la plus grandes à la plus petites ? Mais à peine ai je pris une décision, que je bondi souplement, guidé par le raclement de la cueillère dans la boîte de pâté accompagné de la fragile petite voix de ma maîtresse.

Je vous entend d'ici :" quoi, du pâté ! Des milliers d'enfants crèvent de faim ! Et la mémère donne du pâté à son chat !" oui, c'est vrai, tous les jours, ma protectrice prend sa canne pour aller, lentement mais surement, à la superette du coin s'acheter un morceau de pain, du fromage, un peu de poisson et ma boite de pâté. La plus chère parce qu'elle pense que c'est la meilleur.

Non, mémé n'est pas sénile, mémé sait ce que s'est de manqué, elle a connu la guerre elle ! Mais ma petite mamie est seule. Elle n'a plus que moi ici bas. Alors, en échange du gîte et du couvert et, bien sur, de sa tendresse, je lui apporte un peu de ma présence. 

La nuit je suis son doudou, lové sur l'oreiller de Raymond ( paix à son âme) je ronronne jusqu'à ce qu'elle s'endorme, sereine. Le matin, en équilibre sur le rebord de la baignoire, je fait ma toilette au rythme de sa brosse à dent : "Il fait beau aujourd'hui minou, nous irons au jardin". Et puis, quand nous sommes prêt, nous partons de l'autre côté de l'horizon : au fond du jardin ! s'assoir un instant, prendre la température, ramasser une ou deux tomates et ... rentrer. 

Enfin rentré dans notre nid douillet, mamie me donne mon petit déjeuner ( ma boite !) avant d'aller reposer ses vieilles jambes dans son grand fauteuil. Elle allume sa radio et se laisse porter par les nouvelles du jour sans oublier de me faire les commentaires : " nan mais tu entends ? un gamin qui a poignardé son professeur ! mais où allons nous ?" " encore une guerre, ils n'en on pas marre ?" "aaaah mon chaton si je ne t'avais pas"

 

Et la journée continue, lentement, surement, en attendant... 

 

Après m'être minutieusement laver les babines, je me glisse à pattes de velours sur les genoux osseux de mamie. Encore quelques coups de langue sur mon pelage tigré et je laisse aller ma tête sur le bras étendu de ma protectrice. "Ce soir il faut finir la soupe de poireaux"... "Le ciel est moutonneux, il fera mauvais demain"... "ça fait longtemps que je n'ai pas vu Caroline, crois tu qu'elle m'a oublié ?"... "Ah oui c'est vrai, elle est amoureuse !" "Il serait temps qu'elle nous le présente sont prétendant, hein mon chat" ... Mon grognement lui répond par l'affirmatif. 

 

Et puis, avec la lenteur du soleil qui descend sur l'horizon, nous nous endormons bercé par le grésillement de la radio.

 

En ouvrant les yeux, je sent que quelque chose à changé. Le soir s'est installé avec sa tiédeur, des nuages rosés peignent le ciel et l'obscurité se fait reine dans la maisonnette. D'habitude ma vieille maîtresse, qui n'aime pas le déclin de la journée, anticipe la pénombre naissante en allumant des petites lumière pour ne pas se laisser gagner par les cafards ( je n'ai pas encore compris pourquoi ni comment ses immondes bestioles envahissent le coeur de mamie. En tout cas, la lueur des lampes les chasse et c'est tout ce qui compte !).

 

Guidé par mes sens, je m'accroche à la douceur du châle pour frotter le bout de mes oreilles dans son cou. Sans réponse, je n'hésite pas à monter le volume de mes ronronnements en caressant avec plus d'insistance sa joue du haut de mon crâne.

 

Découragé par le manque d'empressement de ma maîtresse, je relâche mon emprise pour aller m'assoir sur ses genoux face à elle. Ses bras abandonnés sur les accoudoirs, le visage débarrassé de toute trace d'inquiétude, les yeux clos, je comprend  que ma mie s'est endormie pour la vie.

 

Sa protection me devient bien plus importante que toutes les boîte de pâté du monde. Plus tout jeune mais encore vigoureux, je grimpe sur le bord du fauteuil pour entraîner le bras sur une cuisse et réitère le même effort de l'autre côté. Puis, avec force et lenteur, je me met à tirer les manches de la robe jusqu'à ce que les mains noueuses et sereines se joignent. 

 

Heureux du dernier soupir sans souffrance de ma compagne humaine, il ne me reste plus qu'à me lover entre ses bras et attendre demain matin. Les ressources des hommes sont grandes et profondes malgré leur engourdissement mentale. Caroline sera là demain.

 

EPILOGUE

Jusqu'à la dernière minute Chat a profité des genoux de sa chère maîtresse. Caroline est effectivement venue, pour une fois, très matinale, entraînant son amoureux par la main pour le présenter enfin à son aïeule. Elle resta sans voix en découvrant sa grand mère immobile et silencieuse. Ses larmes avaient le goût de la tristesse et du regret.

 

Elle avait encore tant de choses à lui dire, tant de choses à confier à l'oreille attentive et compréhensive de son aînée. Elle n'aurait pas dû rester devant la télé ce week end, elle n'aurait pas dû traîner des heures scotché au pc mercredi, elle ne pensait pas que grand mère allait...mourir un jour...

 

Avec maladresse, son gentil fiancé essaya de la réconforter en lui disant qu'à son âge la mort est normale. Mais il n'a fait que renforcer la tristesse de sa jeune compagne. Chat, s'est tendrement interposé entre les deux amants pour les secourir en ce moment délicat. C'est alors que Caroline l'a pris dans ses bras en lui promettant de prendre soin de lui. 

 

Depuis, Caroline ne manque pas une visite à sa grand mère. Sur le chemin, Chat, la suit de près en gambadant joyeusement. Et, assise sur le froid de la pierre,  elle lui raconte l'histoire de sa vie.



31/12/2014
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