les mots sillons

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Le temps du lilas

Les petits cailloux blancs de la cour crissent sous mes pas. Me voilà soulagée d'arriver. La traversée du quai Thurel m'a épuisée plus que de raison. Si la chaleur continue comme ça, l'atmosphère va y devenir vraiment nauséabonde. Je m'arrête un instant et reprends mon souffle en fermant les paupières sous le soleil qui, en ce début de printemps, rase encore les toits. Le parfum musqué du lilas en fleurs m'enveloppe avec force. J'ouvre les yeux pour découvrir avec étonnement cet arbuste qui a bien grandi. Quelques semaines plus tôt, il était encore tout chétif. Trois ou quatre branchettes supportaient difficilement les grappes de pétales mauves. Et voilà que, ce matin, mon lilas se hisse avec fierté. « Ça alors ! Il fait même de l'ombre ! », me dis-je stupéfaite. Après tout, les lilas poussent peut-être rapidement...

 

Sans plus chercher à comprendre, je me dirige vers l'entrée de l'immeuble en jouant à cache-cache avec ma clef de boîte aux lettres perdue dans la jungle de mon sac.

  • Bonjour Mademoiselle Faivre ! Vous êtes revenue ?

Le facteur continue sa route sans attendre de réponse. Mais bien sûr que je suis « revenue ». Je suis chez moi tout de même ! Celui-là alors ! J'abandonne la quête de ma clef. De toute façon, en ce moment, il ne me donne plus de courrier...

 

J’emprunte les marches de l'escalier comme le randonneur foule le sentier : tous mes sens sont en éveil, ouverts aux vies qui se trouvent derrière chaque porte. La musique qu'écoute Marcel me donne son humeur. Les voix de Mr et Mme Guyot sont mon feuilleton quotidien. La machine à écrire de Dominique chante son inspiration : si les touches jouent des claquettes avec enthousiasme, je sais alors que Dom' viendra me confier son écrit au soir tombant pour ne repartir secrètement qu'au petit matin. Sur mon palier, tout en haut, s'envolent les notes du violon de Pierre. Son archer qui danse sur les cordes, m'aide à supporter les trop longs hivers. Bientôt, son stradivarius nous rassemblera tous dans la petite cour où chacun aura eu soin d'apporter des victuailles pour la soirée festive.

 

J'arrive au premier étage avec ce petit plaisir mesquin de faire aboyer Dolly en grattant le paillasson. La femme de Roger déteste quand Dolly aboie. Je n'aime pas la femme de Roger... Mes semelles ont beau frotter le palier avec vigueur et jubilation, voilà qu'à la place des jappements du chien j’entends les pleurs d'un nourrisson déclenchant la douce mélodie d'une boîte à musique. Ma déception laisse vite place à la consternation : Yvonne aurait-elle tué Dolly ? Et qu'est-ce que c'est que cette berceuse, petite fée qui transfigure les pleurs de l'enfant en doux babillages ? Il se passe quelque chose de louche chez les Jacquot.

 

Appuyée lourdement sur la rambarde de l'escalier, je stoppe mon ascension pour laisser passer ces jeunes hommes chargés de lourds cartons et prétexte une pause. Que je me sens fatiguée...Je me suis pourtant couchée tôt hier soir. Dominique n'est pas venue et les soirées estivales n'ont pas encore débuté. Par la fenêtre ouverte, au deuxième palier, je prends une bouffée d'air chargé de l'arôme fleuri et frais du lilas. Je perçois encore l'abondant bouquet violet qu'exhale son haleine odoriférante. En plantant cet arbre, je savais qu'il apporterait de la douceur dans cette cour caillouteuse, mais je n'imaginais pas qu'il prendrait si vite de l'ampleur pour nous offrir son baume telle une huile essentielle bienfaitrice.

 

Une porte claque. Des pas dévalent les escaliers avec légèreté. Une belle et grande dame apparaît en chantonnant une comptine qui ne m'est pas inconnue.

  • Oh ! Mademoiselle Faivre ! On a la nostalgie ? S'exclame-t-elle en me sautant au cou.

Sans que je puisse comprendre quoi que ce soit, la voilà qui reprend sa course folle. Et cette mélodie qu'elle ne cesse de psalmodier... Ah oui, évidemment, c'est celle que je chante à la petite Maud quand je la garde le soir. Mais...  Je me retourne vivement. Elle a disparu. Non... Ce n'est pas elle... Maud n'a que six ans. Qu'est-ce qu'elles se ressemblent avec sa maman ! Au fait, ça fait longtemps que nous n'avons pas chipé la voiture de son mari pour se faire une virée, cigarette aux lèvres. Il faut que je la sorte de son ménage où elle s’encroûte. On ira au magasin d'Art Moderne de la rue Rouget de l'Isle. Et puis, pourquoi ne me donne-t-elle plus la petite Maud à garder ? Ne me fait-elle plus confiance ? Il faut absolument qu'on se voit un après-midi. Son mari ne sera pas là, on pourra causer tranquillement. Je l'aime bien, Yves. Mais ses grands principes sexistes m'exaspèrent ! Que fait cette jolie femme avec un goujat pareil ? Je regarde derrière moi comme si je pouvais encore arrêter mon amie dans son élan. Mais où va-t-elle si précipitamment, il est bien trop tôt pour aller chercher Maud à l'école !

 

Un peu déçue, j'entame laborieusement les dernières marches. Il y a un vacarme de tous les diables sur mon palier. Pierrot ferait-il son ménage de printemps ? Dans ma lente progression, je découvre des inconnus aux bras encombrés d'objets appartenant à Pierre.

  • Mais que faites-vous ? Où est Pierrot ?

  • Pardon ? Me rétorque le plus jeune. Mais, enfin mademoiselle Faivre, tonton Pierre est mort ! Me dit-il sur le ton de l'évidence.

 

Hébétée, je laisse le fossoyeur faire son travail. Pierre est mort ? Mais … Si jeune ? Je ferme les yeux pour mieux trouver l'air qui me manque.  Tout mon être aspire à reconnaître les senteurs du Lilas qui ne me parviennent plus. « Pierre... »

Sous le couperet de la nouvelle, je ne parviens pas à mettre la clef dans la serrure. Je tremble un peu. Une immense faiblesse m'assaille. Je soupire comme une petite vieille harassée par la vie. La clef trouve enfin son chemin mais s'amuse à me contrarier. Elle ne veut rien savoir et refuse de tourner sur elle-même. Plus  elle s'obstine dans sa foutue targette, et plus je me sens gagnée par l'angoisse de ne pouvoir rejoindre mon doux refuge. Le front en sueur contre la porte résolument fermée, je me mets à secouer frénétiquement la pauvre poignée. C'est alors que la plaque de la porte m'apparaît : « Mr Chambon... ». Stupéfaite, je m'en vais crier à l'imposture, quand une petite tape sur l'épaule soulage mon désarroi. En homme prévenant, le concierge est venu me sortir de ce pétrin, me dis-je en retrouvant une certaine contenance.

 

Mais ce n'est que le battant de la fenêtre qu'un courant d'air a poussé contre mon dos. Dans le vitrage se reflète un visage dont la peau ressemble à ces vieux parchemins trouvés au hasard de fouilles archéologiques. Des sillons s'y dessinent comme autant de chemins choisis à tort ou à raison. Des larmes, recueillies par deux petites aumônières, ont délavé ces yeux jadis bleu azur. Les paupières lourdes portent de belles nuits d'amour. Les lignes naissantes aux coins des yeux, pareilles aux rayons du soleil, marquent les rires de la vie. Je ressens un pincement au cœur en découvrant deux lèvres trop fines. Cette bouche est comme scellée afin de ne jamais trop se dévoiler. Et ces petites épaules décharnées, je ne les ai pas vues se voûter. Lentement, mes petites mains fripées prennent appui sur le rebord de la fenêtre comme pour m'accrocher encore à cette vie trop courte. Cette vie que j'ai prise, volée, accueillie, aimée. Acceptable, imparfaite, honnête, douloureuse ou  merveilleuse, pour moi elle aura toujours le doux parfum du lilas.

 

Il a foutu le camp, le temps du lilas,

Le temps de la rose offerte,

Le temps des serments d'amour,

Le temps des toujours, toujours.

Il m'a plantée là, sans me laisser d'adresse.

[...] Ne reste pas là,

va t'en le cueillir.

Il passe et puis adieu Berthe.

T'en fais pas pour moi :

j'ai mes souvenirs

Du joli temps du lilas...

 

Barbara « Le Temps du Lilas »

(Titre de la nouvelle emprunté à la chanson)



31/12/2014
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