les mots sillons

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Esclave en pays libre / 18.05.2012

 

Je marche dans cette rue pavée de petits cubes de pierre. Au sol, les mosaïques noires et blanches me racontent les épopées d'un pays d'explorateurs.

J'avance avec une insouciance insolente, les narines dilatées sous les parfums des corps épicés par le soleil. Mes yeux s'écarquillent en découvrant un nouveau monde d'une troublante ambiguïté où se fondent les fastueuses richesses coloniales d'hier et les ravages d'une crise économique d'aujourd'hui.

Je déambule étourdie par l’exotisme du dépaysement, l'esprit imperméable à toute forme de violence jusqu’à ce que je rencontre ta violence.

 

Elle s'impose à moi, quand, tel un arrêt sur image, toute la douleur de ton regard se plante dans le mien. Atones et Exorbités, tes yeux noirs me transpercent. Ils traversent la foule pour se perdre au delà des mers. Ton seul droit dans mon pays de liberté.

Ton visage impénétrable, aux traits fins couleur ébène, accuse des lèvres scellées comme bâillonnées. Ton corps amaigri  porte les chaînes de la dépendance et de la soumission. Ta vulnérabilité est gravée comme une marque de propriété.

Absorbée par ton détachement au monde environnant, je ralenti le pas pour te croiser sans jamais te quitter des yeux. En immobilité parfaite, tout ton corps est figé, en attente résignée. A bout de bras, tu portes une veste d'homme et un sac en plastique.

L'homme, c'est celui qui esquisse quelques pas en oscillant à côté de toi. Comme son ombre, tu adoptes son allure, aussi droite et digne qu'il titube et s'avilit. Stop. Il s'arrête. Tu le pratiques tant que tu te fixes à l'instant même où il marque une pause. Ta patience s'est muée en aptitude pour l'attendre avant qu'il reprenne son chemin sinueux. Légèrement en retrait derrière lui, tu l'accompagnes aussi fidèlement qu'un animal sans autre repère que son maître.

Chez nous, en Europe, il t’assujettit à ses petits caprices et grands services en toute impunité. Invisible dans la foule, tu sais qu'il ne sert à rien de crier, appeler, demander. Tu sais que personne ne t'entendras... Tu as déjà essayé.

Ligotée dans ta détresse, ton cœur ne bat que pour effectuer des gestes d'automates. Tu étais une femme venue trouver un peu de pain et de paix, tu es devenue une ombre dans un pays qui t'as enfermé derrière ses barreaux de l'indifférence.

 

Vendredi 18 mai 2012

rua de la libertade -Lisbonne



18/05/2012
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