les mots sillons

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Je suis une femme libre ! / 02.11.2014

C'est ce que Madame Baleki m'a dit : "Je suis une femme libre !". Elle m'a complétement décontenancée alors que je venais la réconforter. Je voulais lui prouver ma sollicitude et, par ma présence, lui montrer qu'elle ne serait pas seule. Je savais que ma réelle compassion me permettrait de trouver les mots. Je n'avais pas peur. Il a suffi de cette seule phrase pour me faire perdre l'équilibre du haut de mes conventions.

Je m'étais préparé une attitude de circonstance avant de frapper chez elle. Mais ce n'était pas juste un air que je voulais me donner, j'étais vraiment attristé pour elle. Madame Baleki faisait partie de ses petites vieilles qui m'avait apprivoisée en quelques jours pour faire de ma distribution de courrier une visite amicale et peu de temps m'ont suffi pour mettre sa boîte aux lettres au chômage. Chaque jours à la même heure, ses voisins pouvaient voir ma mobylette stationner devant les escaliers pendant que nous buvions un café en papotant. Elle ne me laissait jamais repartir sans quelques pommes de son verger, une truite pêchée par son fils, une ou deux courgettes de son jardin ou des œufs de ses poules.

Mais ce jours, je ne portait pas sur la poitrine l'oiseau bleu et jaune de la poste. Je n'étais plus sa factrice depuis quelques temps mais les échos des petits villages m'avaient rapporter la triste nouvelle. La vie l'avait déjà tellement touchée lors de son humble existence dans une campagne hostile à toute distraction. Je me demandais comment elle vivrait cette nouvelle épreuve, il fallait aller la voir.

Ah, je connaissais la fierté de cette petite femme qui, à 83 ans, dressait une chaise sur la table pour s'y hisser et changer l'ampoule du plafonnier. Je savais son talent pour aimer la vie malgré les croches-pattes que la traître avait pût lui faire à travers la maladie et le décès brutal d'un de ses fils. J'étais témoin de son courage à dire ce qui ne ce dit pas, à comprendre ce qui ne se tolère pas. Mais là, jamais oh grand jamais je n'aurais pût imaginer un seul instant qu'au décès de son mari elle ouvrirait les mains, paumes vers le ciel, lui seul témoin de son malheur, en s'exclamant "Je suis une femme libre !".

 

Sur la route du retour, je ruminais ses paroles salutaires qu'elle n'avait jamais pût avouer à personne. Attendre dans l'humiliation d'un mariage prison que l'autre casse sa pipe pour ne plus avoir peur du bourreau pour qui elle a dit oui.

Quelques jours plus tard, je suis retourné vers sa petite maison, elle avait fait déraciner les thuyas, repeindre les volets et changer le frigo. Elle se permettait de s'assoir à l'ombre du pommier et de laisser une partie du jardin en friche.

 

Votre temps de liberté ne fut que trop court Madame Baleki, mais aujourd'hui, alors que je m'aperçois que j'écris cet article le jours anniversaire de votre mort, laissez-moi emprunter cette petite phrase que j'aimais tant entendre de votre bouche alors que je repartais en tournée  : " à vous revoir... "



02/11/2014
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