les mots sillons

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La petite chambre au fond du couloir / 19.02.2013

"Il est revenu ! Attendez deux minutes, je vais voir s'il ne s'est pas endormi..."

 

Yvonne s'enfonce dans le couloir comme une souris regagnant son repaire.

Je patiente près de la chaleur du four à bois, dans cette cuisine que je connais bien. Régulièrement, j'y apprécie un café chaud après avoir déposé le courrier du jours sur la table. Assise en face d'André, nous encadrons Yvonne qui ne pose qu'une moitié de fesse sur sa chaise, toujours prête à se lever entre deux gorgées de café. Je leur donne les nouvelles des trois villages que je dessers. Je les informe de l'avancer des travaux de la nouvelle fromagerie, leur fait part des circonstances qui ont causé la mort accidentelle de Jeannot et promet de porter leurs bons vœux à Clémence et son compagnon. "Y sont pas mariés mais quand on a un bébé, c'est comme si c'était fait. C'est comme ça aujourd'hui. Va bien falloir s'y faire".

Mais ce matin, André n'est pas en bout de table à sortir son mouchoir en tissu pour se frotter le nez après avoir essuyé son couteau.

 

Yvonne revient à petits pas rapides et discrets. "Il vous attend, me dit-elle à la manière feutrée d'un agent hospitalier." 

Timidement, je me laisse guider vers la petite chambre au fond du couloir. Devant le lit conjugal, où André se repose, Yvonne résume l'état de santé de son mari comme s'il était inconscient. "Son embolie pulmonaire l'a fatigué. C'est qu'il a failli y passer !".

André me regarde, gêné de me présenter un corps affaibli qui ne s'active plus dans l'atelier. Mais je n'y prête aucune attention. Je viens de pénétrer dans le repaire secret d'Yvonne et André. Simple, au confort sommaire, la pièce ressemble à ce couple qui ne se laisse pas envahir par le superflu. Le poids d'André éprouve le matelas où ne tiendrait pas un adolescent du vingt-et-unième siècle.

 

Le lien amical qui s'est tissé entre nous de jours en jours, les encourage à la confidence. Au crépuscule de leur vie, ils savent que la nuit peut les prendre à tout moment en faisant de chaque incident une fatalité. Alors, il y a eu ce malaise. L'hôpital. Et les heures d'attentes, fébriles. Mon écoute attentive n'interdit pas mon regard de s'accrocher à la petite photo en noir et blanc encadrée de dorures désuettes.

 

La photographie posée sur la table de chevet, comme une relique exposée dans une antre sacrée, est le témoin muet de soixante années de vie commune. Les deux jeunes gens fixent l'objectif avec dignité. Vêtu d'un complet noir pour lui, et d'une longue robe blanche pour elle, ils regardent par la fenêtre sous-verre leur propre vie défiler. Toute une existence où cette petite chambre au fond du couloir rappelle un port d'attache vers lequel on revient invariablement.

 

Avec pudeur, j'imagine leur amour effeuillé dans une timide exaltation. Je devine André contempler sa femme encore ensommeillée, la peau satinée et le ventre rond. Avec le temps, les premiers émois font place à la quiétude des gens ordinaires. La petite chambre au fond du couloir devient le théâtre de conciliabules et d'inévitables négociations entre époux unis pour le meilleur et pour le pire. C'est alors que je me les représente dos à dos. Elle, voulant oublier celui que le petit lit n'empêche pas de frôler. Lui, crispant les yeux dans un sommeil feint, dans l'attente d'un lendemain salutaire. Et puis, un soir, Yvonne fait glisser sa robe à terre, sous le regard amoureux d'André qui ne lui laissera pas le temps de la ranger convenablement sur la chaise...

 

Ah ! Si je pouvais faire parler ces deux mariés sur papier glacé ! Ils me livreraient les secrets de cette petite chambre où l'un et l'autre se retrouvent perpétuellement... Ils m'apprendraient les caprices de l'amour où l'admiration peut se changer en mépris, le désir en dédain, la promesse tourner à l'incertitude avant de retrouver la foi.

S'imaginaient-ils déjà que cette antre sacrée serait à la fois le point de départ et le but d'une vie chaque jours renouvelée ?

 

"On a eu sacrément d'la chance ! Hein André ?" s'exclame Yvonne



18/02/2013
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