les mots sillons

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Ma copine de lycée s'appelle Anna Gavalda / 17.04.2014

Les mots en italique font référence au roman "la vie en mieux" d'Anna gavalda

 

Petit un : Hésitation. Ça vous rappelle un film de vampire-guimauve ? Oubliez, vous n'êtes que sur ma terrasse. Je suis seule et tergiverse entre rester là avec mes livres ou rencontrer l'auteur.

 

Petit deux : Être ou ne pas être. Ça vous dit quelque chose ? Non, ce n'est pas Shakespeare que je vais rencontrer. Je monte simplement dans ma voiture en me disant que je serais peut-être déçue, ou pire, je vais décevoir.

 

Petit trois : La Grande Librairie. Désolé, vous ne passerez pas dans l'émission, mais nous voilà dans « ma » grande librairie, celle qui se trouve non pas à la TV mais sous les Arcades.

 

A partir de là, le temps s'arrête, la tension monte. Je me glisse à la dernière place de la longue procession, les minutes peuvent s’égrainer avec la même lenteur que la vie de la reine Wilhelmine au pays-bas, j'ai rendez vous avec Anna Gavalda.

 

Dans mes mains moites, je tiens son dernier livre « la vie en mieux ». La vie en mieux... car dedans, il y a deux vies qui m'attendent d'être lues, mais aussi parce qu'il y a, plié soigneusement, un petit papier où se dessine quelques mots d'Anna Gavalda elle-même. Écrit deux heures plus tôt au même endroit rien que pour moi. Ça vous en bouche un coin ça, n'est ce pas ? Pourquoi l'auteure m'a t-elle écrit avant l'heure ? Tout simplement parce que j'ai la chance d'avoir une amie digne des personnages nés de la main de l'écrivain. Je déplie le message pour le relire encore et encore. Ces quelques mots ont une valeur, un prix, il coûte dix mille euros.

 

Une lectrice se dirige vers la porte de sortie, elle tient son livre tout contre son cœur comme un sac en bandoulière rempli de gros biftons. Voilà, me dis-je en regardant partir la petite dame tout sourire sous le ciel azur, encore une qui possède dix mille euros. Une autre s'installe toute guillerette en face de la grande prêtresse. Je n'ose pas incriminer le temps qu'elles passent à papoter comme deux copines de lycée qui se retrouvent. Je me dis que moi aussi, bientôt, je serais la copine de lycée d'Anna. Le visage baissé sur les lignes tracées à la plume, mon sourire s'inverse à la vue d'une grosse tâche blanchâtre qui s'écrase lamentablement sur mon tee-shirt. Elle est énorme, immense, immonde... Noooooon ! La copine de lycée d'Anna ne peut pas avoir une tâche sur son tee-shirt ! Mais c'est pas vrai ! Bien. Je déclenche le plan hors-sec et malgré la chaleur suffocante des peaux qui m'entourent, je remets ma veste en jean, dignement, sobrement, quitte à mourir comme une mamie sous la canicule de l'été 2003.

 

Rassérénée, (j'aime bien utiliser ce mot, il est moche comme tout et très utilisé par les écrivains des gros livres), la tâche bien rangée sous ma veste, je reprends le cours de mon attente. Un téléphone sonne, derrière, ma voisine décroche au même instant où Mathilde espère un appel de Jean-Baptiste. Ah oui, je ne vous ai pas dit : quitte à attendre autant commencer la petite étincelle de livre qui appelle mes yeux. Et là, j'en suis au moment où Jean-Baptiste a rencontré Mathilde pour... Quoi ! vous ne l'avez pas encore lu ? Alors je ne vous raconte pas... Ah non ! Taratata... Sauf que le téléphone de Mathilde ne sonne pas et celui de ma voisine c'est déjà transformé en porte voix pour annoncer fièrement : "je suis dans la queue d'Anna Gavalda". Heureusement que cette dernière a le verbe humoristique et, à cet instant je ne sais plus si je ris de la métaphore savoureuse du vase de Soisson en amiante ou de cette expression aussi triviale que spontanée. De temps en temps, je jette un œil loin devant moi. J’aperçois les doigts longs et fins qui s'ébrouent dans une chevelure en bataille décomplexée. Un geste qui dénote une certaine fatigue malgré la fraîcheur intact de l'écrivain dans sa chemisette bleu pâle. Le col relevé, légèrement échancré et les manches à peine retroussées lui donne l'effet de rentrer de son jardin après avoir taillé une branche de rosier.

 

Moi, à l'inverse, je suffoque sous ma veste. Ça y est, c'est l'angoisse, j'ai l'impression d'avoir deux bouches d’égout à la place des aisselles. Avec le plus de naturel possible, je me gratte le bout du nez sur le bas de mon épaule. De mes narines dilatées, écarquillées comme un chien de chasse à l'arrêt, je scrute la moindre petite pestilence. Rassérénée, Clin d'œil(ça va Yann, tu ne vas pas encore faire un flan parce que j'utilise une émoticône !) Rassérénée, disais-je, de ne voir aucune trace de mauvaise odeur, Hanenim Kamsa hamnida !!! (la traduction est à la page 178). Malgré cette fausse alerte, l'angoisse de sentir mauvais me hante. Et si je puais de la bouche, j'aurais l'air malin devant la maman de Camille, Paulette et Philibert. Le doute n'est pas permis. La nonchalance avec laquelle je fouille mon sac pour dégoter un chewing-gum est inversement proportionnelle à la panique qui me gagne : pas de bonbon qui puisse me permettre de retrouver un semblant d'apaisement. Aucun risque ne peut être pris en cet instant, je happe un spasfon lyoc, mieux vaut sentir le médoc que la fausse septique.

 

Et pendant que je sue au dehors comme en dedans, Anna Gavalda toujours aussi légère et disponible, prend la pose pour la énième fois sous l'objectif amateur d'une énième admiratrice. Et là, c'est le coup de grâce, je lance deux éternuements dont seul mon allergie à le secret, Saloperie de Belzébuth en Formica de mes chnolles, Nom d'une loquette à Morue (noms d'oiseaux d'Isaac Moïse, petit homme singulier et rondouillard, pour qui vous éprouverez un attachement immédiat) me voilà à renifler comme une poissonnière enrhumée et pas de mouchoir dans mon sac. Mais bon sang qui a t-il dans ce foutu sac de merde qui pendouille au bout de mon épaule endolori ? Et le pire, oui le pire, c'est que Madame Gavalda ne s'est jamais trouvé aussi près de moi. Pour le coup, c'est la sonnerie de son téléphone qui me sauve : à la deuxième petite (mais suffisamment forte) musique je renifle un grand coup et avale tout. Dans la seconde qui suit, la honte me submerge comme un tsunami en furie, mais que puis-je faire votre honneur ? Puis-je décemment rester la morve au nez, à renifler comme une gamine qui sort de l'école les genoux écorchés par trop de jeux de garçon manqué ? Ah, je me vois déjà, assise en face de l'écrivain, essayant de trouver un p'tit quelque chose d'intelligent à dire en essuyant mon nez sur la manche. Donc, je renifle le plus discrètement possible sur la très jolie sonnerie du téléphone d'Anna . Elle regarde l'écran : « excusez-moi, je réponds, c'est ma fille ». Tout à coup, le silence se fait sur le silence. Plus un murmure, plus un papier froissé, plus une page tournée, plus de bruit de semelle frottée avec impatience, toutes les lectrices sont à l'écoute de la conversation entre leur idole et sa fille : un morceau de vie d'Anna Gavalda nous est offert.

 

Soudain, une fesse se lève, la chaise se vide et Anna a paru ou peut-être Anna est apparue. J'ignore laquelle de ces deux expressions dirait mieux l'effet que je voudrais rendre.

 

Me voilà assise en face d'Anna Gavalda, tétanisée comme une jeune cancre face à sa terrifiante directrice. La tête rentrée dans les épaules, tous les muscles en plomb, je souris bêtement avec ce petit air ahuri ridicule. Quand soudain, une petite lumière étincelle dans mon petit cerveaux court-circuité.

 

  • Désolé, lui dis-je

  • Regard surpris

  • Je suis une imposteur,

  • Petite moue interrogatrice

Je garde le silence me délectant de mon petit effet.

  • J'ai déjà ma dédicace, dis-je en sortant un petit papier griffonnée de sa main.

Et là, j'ai adoré :

  • Ah c'est vous !

Mon rire est modeste mais en silence tout au fond de moi je te béni Aurélie. Grâce à toi, et seulement à toi, Anna Gavalda me dit : Ah c'est vous !

 

Nous parlons donc de toi, venue quelques heures avant moi et qui a eu l’extrême générosité de m'évoquer à l'auteure. Elle se souvient très bien de cette jeune fille si sensible et intelligente. Nous échangeons. Ni sur le livre, ni sur elle, ni sur moi. Mais parlons de quelqu'un qui n'est pas là comme une amie que nous aurions en commun. J'en oublie mon petit moment de vanité quelques instant plus tôt. Alors qu'une foule de gens attends son tour, je suis là avec cette fabuleuse impression d'être à une terrasse de café donnant des nouvelles d'Aurélie à Anna comme … deux copines de lycée !

 

-  Aurélie et Anna - 

 

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18/04/2014
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