les mots sillons

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Entre ciel et terre 1/2

Prologue

 

old-english-calligraphy-alphabet-a (1).pngprilis de l'an 894, personne ne se souviendra du frère Gabriel et aucune âme ne l'aura vu partir de son Abbaye au beau milieu de la nuit, en direction des hautes falaises. La veille, l’Abbé Bernon, père prieur du monastère, lui avait confié la lourde responsabilité de la communauté avant son départ pour Rome. S’il y avait eu une présence dans ce paysage austère, elle aurait cru au miracle en voyant le jeune moine monter sans effort le long de la paroi rocheuse puis, comme disparaître dans les étoiles.

 

Décembre de l'année 2012, silence. Reclus dans nos maisons, nous attendons. Bien que la cloche de l'église ait sonné son douzième coup, amenant avec lui ce samedi 22 décembre, les croyants sont toujours à genoux face contre mur tandis que les plus pragmatiques se sont figés dans un dernier geste de protection. Nous attendons sans connaître la sentence. Les nombreuses catastrophes naturelles de ces derniers temps donnent à penser que notre condamnation sera un déchaînement sans précédent des quatre éléments. Mais jamais nous n'aurions pu imaginer que cette fin du monde, unanimement prédite entre scientifiques, religieux et devins lunaires, prendrait un tout autre visage.

Je me réfugie à la cave comme si je pouvais fuir les remords et regrets qui m'assaillent. Il y a tant de « j'aurais dû » ou de « si j'avais su ». Si la fin n'était pas imminente, j'accomplirais mes projets remis sans cesse au lendemain et réaliserais mes rêves laissés à l'abandon.

Minuit a sonné depuis ce qui me paraît une éternité. Mais le destin s'amuse à nous faire languir, se jouant de nous comme un chat se divertit d'une souris tourmentée. Pétrifiée, tant par le froid que par la peur, j'attends mon heure dernière, quand la terre se met à trembler. Cette fois, je sens la fin venir du fond des entrailles de la planète telle une colère extrême et définitive. Plaquée contre la paroi humide, je regarde les pierres, de ce qui sera mon tombeau, se desceller les unes après les autres. Mais quelques secondes suffisent pour que le silence retombe net. Plus de mouvement ni de vibration, seule ma respiration haletante se cogne contre les murs restés debout.

 

Les quelques pierres tombées ont découvert une bouche béante et terreuse d’où s’extirpe un enfant dans un flot de jurons exprimant, sans conteste, l'effort. À prime abord, avec sa petite taille et sa bouille ronde sous un capuchon, je l'aurais pris pour un garçonnet si, sous les morceaux de terre noire, je n'avais pas vu une barbe grise et des dents qui n'ont plus rien de lait. Alors qu'il se campe, immobile face à moi, j'observe ses épaules trapues, ses jambes courtaudes mais musclées, ses petites mains calleuses et ridées ainsi que ses yeux, semblable à deux pierres noires où l'absence du blanc de l’œil n'évoque en lui rien d'humain. Je n'ai jamais cru en Dieu. Quand je me sens en danger, je ne compte que sur moi-même. Je ne vais donc pas me mettre à croire en cette espèce de lutin qui, devant mon regard hébété, s'est simplement découvert la tête, triturant son bonnet en piétinant comme un amant confus. Malgré tout, je n'ai que deux mots pour sortir de mon mutisme : « Mon Dieu ! ». Avec un naturel désarmant, il me dit qu'il est, en effet, une espèce de lutin appelé Fouletot dans la région. Malgré son assurance apparente, je décèle une certaine urgence dans sa voix sourde et rauque qui me demande à le suivre. Je commence à douter de ma santé mentale quand le bonhomme, pas plus haut que mon genou, me saisit vivement le bout du doigt pour m'entraîner hors de la maison.

 

La froidure de l'hiver me saisit et m'immobilise alors que le lutin avance d'une rapidité surprenante sans se préoccuper de l'obscurité totale. Bien que mon esprit soit en alerte, mon cœur me pousse à suivre cet étrange personnage. Tout en me guidant avec assurance en direction des hauts plateaux, il me narre l'histoire très ancienne du frère Gabriel qui s'était pris d’amour pour la fille d’un tailleur de pierre. Elle était descendue de Crans pour réclamer la somme promise au travail de son père. Fouletot me précise que le jeune moine fut abandonné dans ses langes aux portes du monastère, reclus au fond d'une vallée. L'enfant a été élevé en totale autarcie, loin du reste du monde par le père Bernon, de façon un peu expérimentale. C'est ainsi que, quand Gabriel demanda d’où venait cet ange, son maître s’amusa à lui donner le ciel pour réponse. C’est pourquoi, chaque nuit...

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26/03/2013
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