les mots sillons

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Entre ciel et terre 2/2

 ... Gabriel s’en allait creuser dans la falaise, marche après marche, un escalier qui le conduirait au plus près du ciel. Des années de labeur, de rêve et d’espoir ont nourri l’innocent moine pour aboutir son œuvre titanesque.

 

Un soir d’avril, alors que le père prieur s'en alla en confiance, croyant laisser le monastère au plus pure des moines, Gabriel trouva le moment approprié pour sculpter ces dernières marches et retrouver l’ange venu sur terre il y a des années. Mais, quand la brume nocturne se leva sur le plateau, le religieux, rempli de beauté céleste et d’espérance, découvrit les revers de l’âme humaine dans le premier village rencontré. Il retrouva Odeline. L’ange était une femme qui lui annonça ses épousailles à un homme simple et rustre. Elle le railla quand il découvrit que le gîte et le pain n’étaient pas un simple don de Dieu. Il s’excusa de ne pas comprendre qu’un homme puisse se dresser en maître pour asservir ses pairs. Elle ne le consola pas quand il pleura de dépit en voyant les quelques morceaux de métal argenté dont le nombre fait une destinée. Au crépuscule, Gabriel quitta Odeline. Titubant sous le coup d’une vérité assénée brutalement, il marcha jusqu’au ravin abrupte qui l’arrêta. Du haut de la falaise, il hurla sa douleur et ses désillusions : « Je vous donne mille ans pour que la peur soit plus forte que vous tous. Que le spectre de votre propre fin vous transfigure ! » proféra-t-il avant de se jeter dans le vide.

 

Face à l'abîme, comme étant aux limites du monde, j'écoute le récit. Fascinée, j'ai la sensation enivrante d'être projetée dans le cours d'une autre existence. La notion du temps m'est confuse tout en ayant le sentiment que je ne fais qu'un avec son cycle incessant. Alors que je m’apprête à interroger mon petit compagnon sur la signification des derniers mots du moine, je m’aperçois de son absence. Seule dans le noir, ma conscience noyée en pleine déroute mentale, me voilà à douter sur mes agissements. La peur s'empare de moi, quand soudain, se déploie dans la vallée, comme un planisphère déroulé à mes pieds, le plus prodigieux des panoramas surplombé d'un ciel sans étoile. Comme si j'avais pris de la distance avec l'univers, j'observe la ronde perpétuelle de la lune autour de la terre, que je n'imaginais pas si bleue. A l'ouest, le Dieu Soleil projette ses feux sur la danse des planètes, tel un mobile dans une chambre d'enfant. Dans ce décor démesuré le silence est roi. Partout, la peur est souveraine. A wall street, le tapage boursier s'est tût. A la frontière de la forêt Amazonienne, l'engin destructeur s'est arrêté. Plus loin à l'est, je peux apercevoir des soldats prostrés, armes à terre. Du Kremlin à la Maison Blanche, les détenteurs du pouvoir pleurent. Dans une rue chaude, un homme aimant, libère sa femme de ses liens tissés avec la force de celui qui n'a plus rien à perdre. Bouleversée, je me laisse surprendre par le fracas incroyable de la destruction des murs érigés aux frontières : Du Pakistan au Mexique en passant par la Palestine et la Chine, je vois de la poussière se soulever au rythme de la pierre s'écrasant au sol.

La prophétie du frère Gabriel est entrain de se réaliser sous mes yeux ahuris. Invoquée mille ans plus tôt, elle a été exécutée par les elfes en insufflant aux humains l'heure de leur mort. La peur n'avait plus qu'à faire son œuvre. Je ris, je pleure, je crie, je désire, je délire, je suis vivante !

Que la terre continue sa ronde, cette nuit fût le théâtre de la fin d'un monde.



26/03/2013
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