les mots sillons

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Le prunier de Mr Le Curé

 

cé ronchon.jpgÀ huit ans, j'étais à la fois une petite fille naïve des Alpes et un garçon manqué affranchi et dégourdi. Mes parents s'affairaient sans répit dans l'immense hôtel-bar-restaurant, débordés par l’invariable effervescence estivale. J'étais aussi libre et invisible que l'air, durant des journées entières. Chaque matin, j'enfilais un tee-shirt qui pouvait bien appartenir à un de mes frères. Avec mes mains, je lissais mes longs cheveux hostiles à toute forme de conditionnement capillaire, m'éclaboussais d'eau le visage sans oublier « d'oublier » de me brosser les dents.

 

Je filais dans la cuisine du restaurant pour y engloutir un bol de lait tout juste sorti de la grande casserole que mon père mettait sur le feu pour les pensionnaires. Je traversais le bar où ma mère servait déjà cafés et chocolats chauds. Son plateau en équilibre, elle me déposait un baiser sur le front avant de me regarder partir vers un horizon cerné de hautes montagnes.

 

Je traversais la petite place du village d’une démarche légère et vagabonde. Elle était encerclée par de hauts lieux encore craints et respectés : la mairie, l’église, le presbytère et l’école. Il en était de même pour notre très considéré prêtre, toujours vêtu d'une soutane noire surmontée d'un col romain. Le grand clocher et la cure formaient une impasse ombragée condamnée par le mur du cimetière. C’est là que se dressait l’alléchant petit prunier de Monsieur le Curé, noueux et vertueux, comme protégé par les Anges et tous les Saints.

Avec la chaleur naissante et mon petit déjeuner déjà digéré, je décidais de braver tous les interdits en me faufilant dans le dangereux cul-de-sac. D'une allure qui se voulait féline, je passais devant la porte latérale de l'église, ouverte sur les papillonnages de la gouvernante. J'avançais à pas précautionneux sur les traîtres petits cailloux qui auraient pu attirer l'attention de l'homme de Dieu que nous avions appris à redouter. A quelques mètres de moi, il ne me présentait que son dos de tissu sombre et amidonné, courbé avec recueillement sur une de ses rares orchidées.

 

Mon cerveau embrumé par la promesse d'un enfer suppliciant ne parvenait cependant pas à résister à l’attrait des belles prunes. La bonne du curé pouvait sortir de l'église inopinément ou le prêtre se retourner à chaque instant. Mon cœur craintif s’emballait et mes genoux écorchés s'entrechoquaient sous les tremblements de mes jambes maigrelettes. Chaque pas était une percée victorieuse vers le festin qui m'attendait.

 

Là-bas, les fruits se balançaient avec légèreté, comme pour me narguer, alors que j'étais encore dans l'ombre de la grande église. Enfin, arrivée au pied du mur, je levais mon visage victorieux vers les prometteuses prunes qui affichaient leur velours cramoisi avec indécence. En un regard, j’avais compris que j’étais sortie du champ de vision des adultes. Je soupirais discrètement avant d’exécuter un bond pour me hisser sans mal sur le muret. Oubliant l'enfer et ses flammes, j'arrachais les mignonnes à leur piédestal pour les déguster avec avidité et délectation. Je faisais craquer la chair pulpeuse entre mes dents pour sentir le jus sucré couler dans ma gorge… L'interdit de la situation et le péché capital de gourmandise ne faisaient que décupler le plaisir de m'empiffrer encore et encore. Et, dans le souci de rentabiliser les risques encourus, je ne pouvais m'arrêter de cueillir et savourer les fruits défendus qui explosaient et répandaient leur délicieux sirop entre mes lèvres.

 

Soudain, la gouvernante se mit à appeler Monsieur le Curé pour le déjeuner. Je réalisais subitement la délicate situation dans laquelle je me trouvais. Les mains collantes, le tee-shirt maculé de mauve et l'estomac prêt à éclater, je fis jaillir une éructation digne d'un gaulois après un festin. Repue, je me trouvais empotée comme un cochon de lait. Le cantonnier avait achevé sa besogne dans le cimetière et je pus m'enfuir en m'aidant d'une stèle suffisamment haute. Je pris la direction de la maison avec précipitation. Dans un dernier élan, j'allais me réfugier dans la cuisine. Mon père m'accueillit en plein rush de midi. Il interrompit son travail acharné pour me tendre une assiette remplie de frites en me disant : 

- Ne t'enfuis pas à la dernière lampée de mayonnaise... Tu te serviras une part de tarte aux prunes pour le dessert !

 

 

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18/02/2016
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