les mots sillons

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Un long trop, trop long sommeil - Lauréate 2015 au concours J-M Garet Lons-le-Saunier (Jura)

Le thème du concours 2015 est aussi le début de votre texte, l’incipit qui déclenchera votre imagination.

"Là c'est fini, maintenant c'est fini. Je le décide aujourd'hui, à cet instant. J'ôte l'habit. Trop vaste ou trop étriqué. Me dépouiller. Je suis au bord d'une évidence : avec l'humain, c'est difficile."

À vous maintenant d’écrire une suite ouvrant obligatoirement sur l’espérance ou la joie. 

 

 

 

 

« Là c'est fini, maintenant c'est fini. Je le décide aujourd'hui, à cet instant. J'ôte l'habit. Trop vaste ou trop étriqué. Me dépouiller. Je suis au bord d'une évidence : avec l'humain, c'est difficile. »

 

Voilà les mots prononcés par Laurent dans la nuit du mardi au mercredi avant de prendre sa carabine de chasse pour tirer. Les premiers voisins réveillés racontent :

 

« Laurent était un garçon tranquille, même discret. Il travaillait comme conducteur d'engin à la DDE et ne posait aucun de problème à sa hiérarchie. Il était tellement gentil. On ne comprend pas sa réaction si subite, ni comment il en est arrivé là. »

 

Pour comprendre son geste impulsif, essayons de revenir le matin même de son emportement.

 

La nuit est encore opaque quand Laurent se réveille. Bip-Bip-Bip-Bip- Bienvenu si vous nous rejoignez, il est tout juste cinq heures ! Vous écoutez France Inter, c'est le journal de... La Voix accompagne le rituel expéditif et bien rôdé de Laurent. Sans scrupule, il tourne le dos à son appartement vide pour se plonger dans la fraîcheur de l'aube. La carcasse froide de sa voiture l'accueille brusquement mais ne suffit pas à le réveiller. Il n'aurait pas dû rester si tard à tchater avec cette inconnue. Comme d'autres avant elle, il l'imagine d'une beauté simple avec un cœur plus intelligent que pulpeux. Comme pour les autres avant elle, il espère sans y croire. Mais pour l'heure, aucun grain de sable ne vient enrayer l'engrenage de ses douillettes habitudes

 

Pendant que le moteur tourne dans le silence cristallin du quartier, il programme son GPS à l'adresse du siège de l'entreprise où il doit suivre une formation. A cent mètres, prenez à droite, puis au carrefour, tournez à gauche... Catherine, la voix robotique, lui indique le chemin. Nostalgique, il se revoit sur la banquette arrière de la voiture de ses parents alors qu'ils demandaient leur route à un gentil passant. Laurent, aimait bien observer le monsieur qui s'appliquait à décrire l'itinéraire à grands renforts de gestes. Son père remerciait très amicalement l'homme heureux de s'être rendu utile. Catherine n'a pas vu l'enseigne du siège social et croit bon de préciser : vous êtes arrivé.

 

Vrrrrr Vrrrr Un pied hors de la voiture et les fesses toujours scotchées au siège, Laurent lit le texto qu'il vient de recevoir d'un geste impérieux:jé oublié de te souété ton aniv. scuse mon pote. bon aniv alor. Un envoi qui le laisse tristement indifférent. Il lève les yeux de son téléphone pour les planter loin dans l'infini du ciel. Son corps et sa tête renferment plus de vide que cette immensité.

 

Il secoue la tête pour reprendre le dessus et s'accroche à la grappe d'ouvriers qui le conduit dans le grand hall d'un immeuble propret où d'autres attendent déjà. Tous patientent dans une immobilité docile quand une voix les somme, dans une politesse mécanique, de se rendre en salle douze. Soumis, chacun se poste face à un ordinateur et met le casque sur les oreilles. Toute la journée, la tête tenue par son poing fermé, Laurent clique-clique-clique mollement sur la souris. Il profitera de la pause déjeuner pour vérifier sur son smartphone s'il a reçu un message de pomme76.

 

Noir. L'écran s'éteint. Les hommes se lèvent en étirant leurs grands corps sclérosés. Laurent rejoint sa voiture, allume la radio. La musique tonitruante comble cette espèce de trou qui se forme en lui, comme un manque ou une absence. Avant de rentrer, il passe faire quelques courses. Deux tranches de jambon sous plastique, une baguette de pain industriel, un Camembert AOC et quelques canettes de bière remplissent son panier. Il se dépêche. Il ne veut pas rester dans cette boîte aux lumières blafardes où l'humain est conditionné comme des poules élevées en batterie. Ensorcelé, il suit le circuit que Mr Marketing a tracé et s'avance instinctivement vers une caisse automatique sans fil d'attente ni caissière. La machine l'attend. Il y place ses produits comme indiqué ci-dessus, attend, paye, reçoit son ticket, récupère ses produits, sans attendre... Sans être dérangé... Sans parler... Les yeux hagards et hypnotisés par l'écran qui lui dit merci

 

Sur la route du retour, il a une pensée pour sa mère. Elle se plaisait à tuer le temps de l'attente à la caisse en faisant des bouffonneries au petit assis dans le caddie de devant. La jeune maman se tournait alors en direction du regard de son fils et tombait sur sa mère attendrie comme un moelleux au chocolat. Elle sortait alors une banalité sur les « deux jolies billes bleues » ou « sur les quenottes qui pointent ». Et puis la file avançait. La jeune maman payait et repartait en adressant un joli sourire rien que pour sa mère... Il en avait terriblement honte quand il était petit. Aujourd'hui, tout ça lui manque.

 

A cet instant, notre jeune homme se sent en équilibre très précaire, comme prêt à tomber d'un précipice. La tête lui tourne, il aurait envie de se laisser aller dans l'inconnu du néant.

 

Son téléphone sonne, vibre, clignote, le sortant un instant de son accablement. Il s'arrête sur le bas côté de la route et tend le bras vers l'assise du siège passager où son portable y est comme « installé ». La vision pathétique du téléphone noir posé là, à la place d'une compagne qui, elle, traîne toujours dans la tuyauterie du web, le rend nauséeux. Son téléphone sonne, vibre, clignote. Silence. D'un geste las, il le saisit. Un message est laissé sur son répondeur :

 

Salut Lolo, on va au McLife avec Didine et Chris tu viens avec nous ? Bon sang ! Il réalise qu'il a encore des amis ! Le cœur tout réchauffé, Laurent fait demi-tour au rond-point et prend la direction du fast-food pour y retrouver sa tribu. En se tordant le cou il cherche la tignasse blonde de son ami. Mais, à peine a-t-il la joie de les retrouver, qu'il les perçoit autour de la table, mangeant silencieusement leur hamburgers les yeux rivés sur l'écran de leur téléphone.

 

Le vertige le prend soudain alors que le sol semble se dérober sous ses pieds telle une coulée de boue dévastatrice. Les gens gobent leur sandwich sans se préoccuper de lui qui s’asphyxie peu à peu, oppressé par l'isolement de l'indifférence. Dans la violence de sa détresse, Laurent se sent tout à coup un être de chair et de sang. Comme un animal aux abois qui appelle ses congénères depuis sa solitude, il lance un cri aussitôt étouffé par la désillusion. L'étrange impression de se réveiller brutalement le saisit et le paralyse.

 

Alors que Chris l'appelle de la main, Laurent, la vue troublée par l'émotion, suffocant d'impuissance, fait volte-face et se met à courir par les rues, les parcs, à travers la foule qu'il bouscule dans sa révolte. Il voudrait pleurer mais ses yeux se sont asséchés. Il aimerait hurler mais sa voix depuis trop longtemps s'est éteinte. Alors, il court, encore et encore, loin devant jusqu'au soir tombant. On le retrouve assis sur un muret, reprenant sa respiration, la tension à peine apaisée. Alors, lui vient l'idée, le désir, d'en finir avec tout Ça. A partir de maintenant, plus rien ne l'arrêtera. D'une démarche faussement calme, il rentre dans son petit appartement les jambes encore flageolantes.

 

Avec détermination, il saisit sa carabine ordinairement destinée à la chasse. Ses mains moites et tremblantes l'empêchent de tenir l'arme avec sang froid pour l'ouvrir et fourrer deux énormes cartouches. Par deux fois il les fait tomber à terre. Par deux fois il les ramasse avec la lourdeur d'un vieil homme. Ses larmes silencieuses se mêlent à la morve qu'il racle de sa manche dans un geste brutal de petit garçon. Essoufflé, vidé, épuisé, il s'assoit sur le rebord de la table. L'arme à bout de bras, il hésite encore. 

 

Sa journée défile en kaléidoscope : des voix off soporifiques, des appareils hypnotiques, des automates anesthésiques, des robots répliques et des gens apathiques. Peut-être, pense-t-il, peut-être que son geste les réveillera. S'il faut en passer par là, il le fera, il n'a plus le choix. Allez ! Cette fois il ne faut plus réfléchir. D'un bond, il sort de chez lui en claquant rageusement la porte, descend les escaliers quatre à quatre.

 

Le voilà dans la cour encerclée de tours. Il imagine tous les gens dormant dans les petites cases de béton. Il lève le regard au ciel pour libérer sa plainte :

 

« Là c'est fini, maintenant c'est fini. Je le décide aujourd'hui, à cet instant. J'ôte l'habit. Trop vaste ou trop étriqué. Me dépouiller. Je suis au bord d'une évidence : avec l'humain, c'est difficile. »

 

Lentement, il lève le canon de la carabine et appuie sur la gâchette. C'est alors que tout s’accélère : les lumières s'allument une à une, les fenêtres s'ouvrent, des yeux roulants en tout sens cherchent le crime, le fauteur de trouble. Très vite Laurent charge son arme une nouvelle fois et lance à nouveau des coups de feux qui retentissent au plus loin dans la ville. Plusieurs habitants, affolés, hurlent de terreur. D'autres sortent sur le bitume froid, s'immobilisent, cherchent le sang, la chair morte. Quel est le psychopathe qui a fait ça ! 

 

Mais il n'y a que Laurent, heureux et soulagé. Ils sont là, tout ces gens qu'il n'avait plus vu depuis longtemps aussi vivants. Sur les balcons, aux fenêtres, dehors avec lui, près de lui. On le regarde, on se tait, on attend de savoir jusqu'où il ira. Mais Laurent n'ira pas plus loin. Pas plus loin que son besoin de contact, d'écoute, d'humain, qu'il est allé chercher du bout de la peur.

 

Laurent lâche sa carabine loin devant lui. Il sourit. Certains habitants du quartier ont compris son appel. Il le voit dans leurs yeux, sur leur visage au sourire bienveillant. Un homme s'approche, lui tend une main indulgente. Laurent, reconnaissant, la serre entre ses deux paumes. Autour d'eux, des lumières bleues crachent leurs éclats morbides alors que tous s'avancent vers leur petit voisin pour apporter un peu de vie à celui qui les a réveillés d'un long, trop long sommeil.

 

 



14/09/2015
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